La partie n'est pas terminée, il faut résister et repartir de l'avant, en apprenant de cette expérience


 

On n'abandonne pas un projet stratégique seulement parce qu'ils nous a manqué 0,6% des voix lors d'une échéance électorale.



Construction à gauche d'un large front social et politique d'opposition, de masse, autonome de la stratégie modérée et collaborationniste du Parti Démocrate; construction d'une convergence unitaire – dans les luttes – de l'ensemble du syndicalisme de classe, confédéral et de base, en complète autonomie avec la ligne réformiste de la CISL et de l'UIL ainsi que d'une partie de la CGIL; autonomie et unité des communistes, pour entamer le processus de reconstruction de leur parti. »



Interview de Fosco Giannini, de la direction du Parti de la Refondation Communiste et directeur de la revue l'Ernesto par le site de l'Ernesto



Traduction AC pour Solidarité-Internationale-PCF



Notre site a déjà livré quelques analyses préliminaires (toutes à approfondir) sur la dimension européenne du vote du 6 et du 7 juin. Tu veux essayer de mettre en forme une première réflexion sur la dimension italienne de ce vote, à partir du fait que la liste communiste et anti-capitaliste n'a pas atteint le quorum électoral?



Je ressens avant tout l'exigence de proposer à tou(te)s les militant(e)s communistes et de gauche, où qu'ils se se situent, une lecture sévère, rigoureuse, mais pas défaitiste de cet échec. Et je ressens le devoir de demander aux dirigeants communistes (à tous les niveaux: de sections, de cellules d'entreprise, de Fédérations et nationaux) de ne pas entretenir la confusion, de repousser tout sentiment de renoncement et de déception mais, au contraire, de remonter le moral des militants, de leur redonner du courage et de lancer un appel à poursuivre l'engagement militant, un appel à la lutte. Gare à nous si nous laissons passer, en dépit des difficultés objectives (et compréhensibles) politiques et psychologiques du moment, un esprit général de renoncement et de capitulation. Nous serions de drôles de révolutionnaires s'il suffisait de 0,6% de voix en moins (dont la portée ne doit certainement pas être sous-estimée) pour nous faire abandonner un projet politique qui a une dimension stratégique, je dirais même une perspective historique.


Si les quelques milliers de communistes italiens qui ont continué à se battre dans l'Italie des années Vingt et Trente avaient fait la même chose, il n'y aurait eu aucune Résistance populaire dans les années suivantes.



Quand tu parles d'un projet stratégique, à quoi tu fais référence concrètement?



Si je le résumais sommairement je pourrais dire: recomposer l'autonomie et l'unité politique, théorique et organisationnelle des communistes en Italie dans un seul parti, comme un élément central et dynamique inséré dans le contexte – ce ne sont pas des éléments consécutifs mais plutôt concommitants – de reconstruction d'un bloc social et politique plus large de lutte pour le changement de la société.


Cela signifie aujourd'hui, avant tout, construire un front social et politique de forte opposition à la politique de ce gouvernement, en complète autonomie avec la politique modérée et collaborationniste du Parti Démocrate, mais capable de rassembler – dans les luttes – une partie significative de sa base sociale populaire, ouvrière, de gauche.



Tu penses donc que le Parti Démocrate, et les social-démocraties européennes en général, risquent une hémorragie de ses électeurs non seulement vers la gauche, mais aussi vers la droite?



Le vote européen révèle une crise profonde des social-démocraties, des gauches modérées, qui prend un caractère non-contingent, donc de grand intérêt tant pour les forces conservatrices (qui profitent pleinement de cette crise), qu'également – de manière positive – pour les forces communistes et anti-capitalistes, qui dans certains pays ont obtenu sur ce terrain des résultats importants.


Où les partis communistes (à l'organisation et à la culture léniniste) maintiennent et développent leur enracinement et leur rôle social politique de classe (je pense par exemple à la Grèce et au Portugal) s'ouvre – grâce à ce rôle – également un espace social, politique, même culturel pour une gauche critique, non communiste (cf le Synaspismos grec et le Bloc de Gauche portugais) en mesure de rassembler et d'organiser la diaspora social-démocrate et capable de devenir un point de référence pour cette gauche sociale et politique réduite en miettes, que les partis communistes ne peuvent dans l'immédiat gagner à eux. C'est tout le centre de gravité qui se déplace vers la gauche, puisque le mouvement syndical aussi (là où un parti communiste est fort, enraciné et influent) prend un caractère de classe et de lutte.


En Grèce et au Portugal, par exemple, le vote européen ne confirme pas seulement la résistance ou les progrès des deux partis communistes, fortement implantés dans les organisations syndicales et dans le monde du travail (le KKE est à 8,4%, le PCP à 10,7%), mais révèle également la montée de deux formations représentatives de la nouvelle gauche (le Synaspismos atteint les 4,7%, le Bloc de Gauche double ses voix et atteint les 10,7%). Il en découle, dans son ensemble, la constitution d'une réalité à la gauche de la social-démocratie, qui occupe un espace social, politique et électoral de 15-20%, qui brise la bi-polarisation et le bi-partisme, s'insère dans la crise de la social-démocratie libérale, et en conteste l'hégémonie à gauche.


Et cela se passe parce que chacun « fait son travail »: les communistes font les communistes (avec leurs limites, et c'est sûr que je ne montre pas des modèles...) et les autres font le leur. S'ils devait fusionner – comme certains voudraient le faire en Italie – au sein de formations indistinctement « de gauche », tu peux être sûr que cela serait une source d'ennuis pour tout le monde, des formations hétérogènes et minées par des querelles intestines, prêtes à se diviser à la première divergence sérieuse.



Pourquoi alors cette différence aussi marquée entre le Portugal et la Grèce, d'une part, et par exemple l'Espagne et l'Italie de l'autre?



Il faudrait ici entamer une réflexion de fond, en tentant aussi de faire un bilan historique de l'eurocommunisme et du processus de social-démocratisation des partis communistes d'Espagne, d'Italie et de France (un processus qui vient de loin). Ce n'est probablement pas un hasard si, surtout en Espagne et en Italie (plus marqués que la France par l'expérience euro-communiste) nous nous trouvons aujourd'hui devant le risque d'extinction (ou d'auto-extinction) pas seulement des partis communistes, mais également des formations représentant la « nouvelle gauche ».


La situation est plus complexe en France, où l'existence d'un PCF structuré et encore « au milieu du gué », la persistance d'une gauche socialiste (à l'extérieur du PS) plus combattive, et d'éléments trotskistes qui ont conservé leur influence de masse fait que – contrairement à ce qui se passe en Italie et en Espagne – le champ de la gauche anticapitaliste française englobe, au total, un espace qui représente autour de 12-13%, bien qu'il soit encore divisé et morcelé (aussi à l'intérieur même du PCF, dont l'avenir reste incertain).


Dans une phase qui dure depuis près de 20 ans, résultant essentiellement de la volonté de fer du capital de ne plus passer de compromis avec le monde du travail, de rejeter les politiques keynésiennes, visant à la baisse des salaires, à la casse des droits sociaux ainsi que de l'Etat social, la crise de la social-démocratie libérale européenne trouve ses bases matérielles dans l'impossibilité (et la non-volonté) de mettre en oeuvre – quand elle gouverne – une redistribution drastique du revenu pour offrir des réponses sociales même minimes au mouvement ouvrier et aux peuples, durement touchés par la crise capitaliste et par la « convergence » des différents capitalismes dans un contexte de concurrence mondiale.


Et sans possibilité de redistribution de la richesse sociale, les social-démocraties libérales perdent leur rôle social et leur sens historique, elles entrent en crise de consensus et d'enracinement par rapport à leur implantation sociale dans les milieux populaires, ouvriers, les plus touchés par la crise. S'ouvre ici un espace potentiel de consensus, d'organisation, de lutte, pour les forces communistes et anti-capitalistes: mais cela nécessite que leur force, leur crédibilité, leur subjectivité soit à la hauteur de la situation, et souvent ce n'est pas le cas ou ça ne l'a pas été. Et alors, dans ces cas-là, la colère des couches les plus pauvres s'oriente vers le vote à droite, ou se réfugie dans l'absention et dans un défaitisme indifférent.



Que penses-tu de la progression de die Linke en Allemagne, que beaucoup décrivent comme une sorte de modèle à imiter?



C'est un fait positif que die Linke ait progressé (de 6,1 en 7,5%), mais je voudrais dire le plus clairement possible que cette expérience a une particularité historique (la réunification des deux Allemagnes) qui la rend absolument incomparable avec d'autres expériences européennes, et encore moins exportable, comme les camarades allemands sont justement les premiers à le dire.


Une telle expérience naît du processus d'unification de deux formations politiques non-communistes, d'inspiration ouvertement socialiste et/ou social-démocrate (comme la WASG de Lafontaine et le PDS post-communiste), expressions de plus de deux entités géo-politiques qu'il y a un peu plus de 15 ans étaient carrément deux Etats appartenant à deux blocs opposés. Et avec une campagne anti-communiste récurrente en Allemagne qui accuse la composante issue de l'ex-PDS d'être une entité dans laquelle se cachent des milliers d'agents de la Stasi (les services secrets de l'ex-RDA). Dans quel autre pays européen un débat de cette nature existe-t-il?


Il y a sans aucun doute une cohérence limpide politique et idéoligique, ouvertement affirmée, dans cette fusion social-démocrate de gauche entre la WASG et le PDS, qui toutefois n'a pas grand-chose à voir avec la question de la refondation d'un parti communiste, qui est autre chose.



Revenons à l'Italie. Certains défendent l'idée que l'échec à atteindre les 4% marque la défaite de toute une phase, qui nécessite donc un changement radical de ligne politique. Qu'en penses-tu?



Le dépassement des 4% aurait été symboliquement un objectif très important et avec le gain de quelques parlementaires européens, nous aurions eu des bases matiérielles et des ressources supplémentaires importantes. Toutefois: si le processus unitaire des communistes était juste et nécessaire avant le vote, si le parti communiste est une nécessité sociale et historique (ce qu'il est) et non une contrainte de répétition, une idée fixe dans la tête de certains, une telle nécessité n'est alors pas annullée seulement parce qu'ils nous a manqué 0,6%. Nous serons obligés de faire de la politique de manière plus efficace, avec moins de gaspillage, en optimisant l'utilisation des ressources.


Les diffucultés que nous avons rencontré sur notre chemin ont été immenses: la liste communiste unitaire s'est présentée aux élections à la suite d'une défaite historique, celle de l'Arcobaleno, pas encore « effacée » du sens commun de notre peuple; nous nous sommes présentés à ces élections à la suite d'une scission très lourde de conséquences dans les rangs du PRC, la scission du courant de Vendola, de Sinistra e Libertà, qui a trouvé des appuis importants dans le PD et même dans les « médias » bourgeois, émiettant encore les voix; nous sommes allés au vote avec l'entrée en jeu inattendue du PCL de Marco Ferrando, qui a lui aussi grignoté des voix décisives (en les dispersant de manière tout à fait consciente) pour atteindre éventuellement les 4%; nous avons assisté aux actions déplorables de certains « dirigeants communistes » qui par frustration et par opportunisme ont vigoureusement travaillé afin de rabattre les votes communistes vers Di Pietro, pour porter atteinte, en toute conscience, à la Liste Communiste; nous nous sommes présentés au vote sous une chape hégmonique de droite terrifiante et sous la domination des médias qui ont littéralement expulsé (bien plus que les radicaux de Pannella) les communistes des télévisions et des journaux; nous avons commencé la campagne électorale en retard, par rapport aux autres forces puisqu'il subsistait, au sein du PRC, des doutes et une certaine opposition vis-à-vis de la Liste communiste unitaire et de tels doutes n'ont certainement pas aidé à déployer la passion politique nécessaire pour la Liste et le projet qu'elle sous-entendait (ceux qui ont mené la campagne électorale, ceux qui sont allés sur les marchés et aux portes des usines savent que peu de travailleurs et de citoyens étrangers avaient pris connaissance de la constitution de la Liste communiste unitaire et quand on expliquait à ceux qui n'en savaient rien que le processus unitaire des communistes était en marche, la réponse était toujours la même: « Finalement un peu d'unité, je vote pour elle! ». Mais, justement, pour mille raisons, peu de gens en avaient pris connaissance...


Enfin, il y a eu des courants et des Fédérations, à l'intérieur du PRC – peu emballés (pour employer un euphémisme) par la Liste unitaire – qui assurément n'ont pas tout donné lors de cette campagne et cela s'est ajouté à notre fragilité organisationnelle – que la campagne a clairement démontré – qui concerne désormais une partie significative du PRC dans son ensemble. Malgré tout cela, nous avons rassemblé 3,4% des voix sur une Liste communiste, plus que ce qu'avaient obtenu les forces de l'Arcobaleno réunies.


Je dis tout cela non pas pour exorciser le problème le problème de l'enracinement des communistes en Italie et leurs faiblesses structurelles; je dis cela afin que l'on ne croit pas (et que l'on ne dise pas) que la base matérielle de la défaite est à chercher dans le projet unitaire qui a inspiré (et inspire) la constitution de la Liste Communiste. Au contraire, nous devons dire que selon toute probabilité cela a été ce projet unitaire qui nous a permis de reconquérir une partie importante de notre électorat et des militants communistes.


Ce n'est pas le moment de laisser tomber, justement au moment où nous avons quand même inversé la tendance. Il y a la place pour repartir de l'avant, en Italie aussi, comme on a pu l'observer dans d'autres pays européens.



Que faire donc, ici et maintenant?



Premièrement, ne pas se laisser effrayer ou décevoir par l'échec des 4% et relancer avec détermination le projet d'unité des communistes, de réunification des deux partis communistes et de réorganisation de la diaspora communiste. A partir de ce million de personnes qui nous ont fait confiance.


Deuxièmement: travailler à la construction à gauche d'un large front social et politique d'opposition, de masse, autonome de la stratégie modérée et collaborationniste du Parti Démocrate. Cela ne se construit pas sur des bases idéologiques, mais avec un programme minimal d'action, autour de certains objectifs importants et partagés, capable d'avoir un impact social fort.


Troisièmement: construire une convergence unitaire – dans les luttes – de tout le syndicalisme de classe, confédéral et de base, en complète autonomie avec la ligne réformiste de la CISL et de l'UIL ainsi que d'une partie de la CGIL. Sans une base syndicale, l'appel à la mobilisation sociale organisée reste un mot creux.

Quatrièmement, autonomie et unité des communistes, pour entamer le processus de reconstruction de leur parti. Et c'est une chose différente (au pire complémentaire) de la construction d'un « pôle de gauche »; et cela nécessite la structuration de ses moments particuliers de réflexion théorique, de débat politique, d'initiatives dans le Pays. A ce sujet, nous demandons à tous des engagements et des déclarations claires et non pas de jouer sur les mots.


Voilà les pierres angulaires d'un projet et d'un processus dans lesquels ces questions sont liées entre elles, mais ne doivent pas être confondues, minimisées ou traitées indistinctement.


Ce sont des processus distincts, complémentaires, qui dans de nombreux cas s'entremêlent et se renforcent mutuellement, à condition qu'ils ne soient pas confondus les uns avec les autres, sous peine d'aboutir à l'échec des uns comme des autres.



Traduit de l'italien depuis: http://www.lernesto.it/

 

 

Retour à l'accueil