Interview de Jeronimo de Sousa sur le cycle électoral au Portugal (extraits)

 

 

Interview réalisée par le journal Avante!



Jeronimo de Sousa, secrétaire-général du Parti Communiste Portugais livre ici son analyse de l'excellent résultat obtenu par la coalition menée par le PCP (10,7% et 2 députés). Pour lui, ses positions critiques vis-à-vis du PS et des politiques de droite dont il est l'éxécutant, sa défense constante des intérêts des travailleurs en sont une explication. Les décisions prises lors du XVIIème Congrès, de mettre l'accent sur le renforcement de l'organisation du parti et en particulier la réimplantation massive de cellules d'entreprise commencent également à porter leurs fruits.

Ici, une version allégée de cette longue interview, avec l'essentiel de l'analyse des élections européennes et des positions du PCP sur la situation économique et politique portugaise. Le reste de l'interview, avec notamment les positions du PCP par rapport aux élections législatives et locales à venir est consultable ici: Interview du secrétaire-général du PCP sur le cycle électoral au Portugal


AC

 

 

Traduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

Une confiance renforcée pour changer de cap

 

Avante – A tous les échelons du Parti, du Comité Central aux cellules, on a évalué le résultat des élections européennes. Qu'est-ce qu'il te paraît le plus important de retenir de ce résultat?

 

Jéronimo de Sousa – C'est un grand résultat pour la CDU, qui résulte fondamentalement de l'action, de l'engagement, du travail d'explication de ses candidats, sympathisants et militants, qui ont apporté une contribution décisive à ce résultat. C'est un résultat qui nous emplit d'une joie immense, si on tient compte du fait que nous avons réussi à gagner plus de 70 000 voix et à élire deux députés (dans le cadre de la réduction du nombre de députés portugais de 24 à 22), sachant que nous avons la particularité d'avoir le premier candidat non-élu toutes listes confondus, et cela pour quelques centièmes de voix. En termes de pourcentage, ce fut notre meilleur résultat des 15 dernières années et notre meilleur résultat aux Européennes de ces 20 dernières années.

 

Dans les districts de Setubal, Beja et Evora, la CDU est arrivée en tête. Quelle est la portée de ce résultat?

 

C'est un élément d'une grande importance. Mais, évidemment, le fait que nous soyons passé de 38 000 à 51 000 voix dans le district de Porto est aussi lourd de sens, sachant que c'est la plus grande progression en termes absolus obtenue par la CDU. Sans chercher à dévaloriser les résultats très intéressants obtenus dans de nombreux cantons et de nombreuses localités où le CDU est arrivé en tête, il est vrai que s'établir comme première force dans ces trois districts est un élément qui a une grande valeur en soi, surtout si nous considérons que cela fait des années et des années que cela n'était pas arrivé. Mais ce que nous devons mettre en avant, c'est que nous progressons dans tous les districts, dans certains cas nous doublons nos scores. Ce succès dans ces trois districts a un grand impact et une grande signification, mais nous ne devons pas dévaloriser notre progression dans tout le pays, dans tous les districts et dans toutes les régions autonomes.

 

Et quelle analyse peut-on faire du résultat du PS?


Le PS a perdu 550 000 voix et il a obtenu le pire résultat de son histoire! Et nous considérons que l'élément fondamental de cette défaite se retrouve dans la lutte des travailleurs et du peuple portugais qui, pendant ces quatre ans, confrontés à une offensive terrible du gouvernement, ont réagi, protesté et lutté. Et c'est ce qui a emmené à l'affaiblissement de la base sociale du PS.


Evidemment que la lutte du PCP et de la CDU, sur le plan politique et institutionnel, a été également un élément important, mais l'élément le plus important reste le développement et l'intensification de la lutte des travailleurs et du peuple, qui a atteint des niveaux que nous avions seulement connus dans les premières années de la Révolution d'Avril...


Une lutte que le gouvernement n'attendait pas, tout du moins avec l'intensité qu'elle a prise...


Le gouvernement, pour avoir la majorité absolue, a estimé qu'il fallait mener une politique contraire aux intérêts des travailleurs et du peuple portgais, ne comptant pas sur la lutte. Et la lutte est un moyen important pour juger les politiques qui sont menées, dans la mesure où elle s'oppose à la thèse de la « fatalité », du « ça ne vaut pas la peine », du « dénigrement » de la lutte des masses, de l'idée même que la lutte de classes est dépassée. Tous étaient d'accord sur cette thèse (du Bloc de Gauche au CDS-PP) et cela a été, en fait, le parti – et la CDU – qui a animé, mobilisé et tenu la ligne de front de ces luttes. Aux côtés des travailleurs qui ont été l'élément moteur de cette lutte, d'autres couches sociales ont aussi rejoint la lutte pour la défense du service public de la Santé, de la Sécurité Sociale, de l'appareil productif et de la production nationale. La grande leçon que l'on peut en tirer, c'est ce que cela vaut la peine de lutter.


(...)

 

Le vote le plus consistant et le plus conscient

 

Malgré le résultat obtenu par la CDU, dans la soirée électorale et les jours suivants, les médias ont parlé de « défaite » et de « jour noir », usant comme argument le fait que le Bloc de Gauche ait obtenu un meilleur score...


Lors de la soirée électorale, on nous a mis sur le grill, ce qui a été préparé pendant des mois, en dévalorisant, passant sous silence et caricaturant le message de la CDU, tout en mettant en avant d'autres formations, en particulier le Bloc de Gauche (dont tout le monde a vu qu'ils allaient « main dans la main » - avec les grands médias – pendant tous ces mois), avec des sondages qui systématiquement sous-estimaient les résultats de la CDU. A un mois des élections, il y avaient des sondages qui donnaient 18% au Bloc et 7,9% à la CDU. Les sondages ne décident pas du résultat, c'est sûr, mais ils les conditionnent. Ce grill, devant l'excellent résultat de la CDU, a trouvé dans une différence de quelques pourcents, une façon d'alimenter le feu contre le résultat de la CDU.


Mais la seule chose que ces commentateurs, analyses, journalistes et hommes politiques sont arrivés à démontrer, c'est que c'est la CDU et son résultat qu'ils craignent le plus. Par rapport au Bloc, qui ne représente pas, de leur point de vue, « la fin du monde ». Leur souci majeur reste de dénigrer le résultat de la CDU tout en mettant en avant celui du Bloc de Gauche. Et cela permet de dégager un enseignement politique: la droite économique a, en fait, une peur – que la CDU s'affirme comme une alternative.


Mais malgré cette campagne médiatique très puissante, la CDU est arrivée à progresser lors de ces élections...


Oui, et c'est pour cela que je tiens à valoriser encore plus ce résultat. Dans le cadre d'une grande offensive, réduisant au silence, dénigrant et caricaturant le message de la CDU, avec l'usage systématique de sondages, le fait que des centaines de milliers de personnes aient fait ce choix de voter pour la CDU prend une valeur d'autant plus grande, et font de ce vote pour la CDU, le vote le plus consistant et le plus conscient. Et cela est vraiment encourageant.


(...)


Sans l'aide de personne...


Et pendant que certains arrivaient, avec un soutien massif des médias, à se distinguer par leur action et leur intervention dans les institutions, le PCP et la CDU ont construit leur résultat en s'identifiant pleinement aux problèmes et aspirations des travailleurs, en étant là, toujours, en première ligne du combat et de la lutte.


(...)

 

Dans le discours que tu as prononcé dans le cadre de la Marche du 23 mai, tu avais fait référence « au long chemin que nous avons déjà fait ensemble ». De quel chemin parles-tu, quelles étapes a-t-il eu, et jusqu'oú ira-t-il?


Cela fait fortement référence au XVIIème Congrès de notre Parti (qui s'est tenu en 2004) oú nous avons pris comme orientation fondamentale, de nature stratégique, que « Oui, un PCP est plus fort est possible ». Tout en reconnaissant les difficultés rencontrées, en jugeant que le rapport de forces était profondément défavorable aux travailleurs et aux forces progressistes, nous avons affirmé qu'il était possible de renforcer le PCP. Et quand nous sommes arrivées au XVIIIème Congrès (en 2008), nous avons constaté que nous étions plus nombreux, que nous avions réussi à faire le plus grand nombre d'adhésions des 20 dernières années, en renforçant les cellules d'entreprise, en intensifiant le militantisme. Et je crois que c'est ici aussi que se trouve la base de ce bon résultat électoral. Si nous n'avions pas fait cela, si nous nous étions limités à une vision purement électoraliste, nous aurions évidemment affaibli le Parti, et par conséquent, nos propres résultats électoraux. Aujourd'hui, nous avons un Parti plus fort, plus militant et mieux organisé et avec également de meilleurs résultats électoraux. Et je pense que ce sont des éléments qui sont inséparables.


(...)


Au XVIIIème Congrès, le PCP a défini que le chemin vers l'alternative passait par le renforcement du Parti, par l'intensification de la lutte de masse et par un changement du rapport de forces, dans les institutions, entre le PCP et le PS, en faveur du PCP. S'est-on rapproché de cet objectif?


Mais nous ne sommes pas immédiatement dans une situation qui nous permette de mener une politique alternative et de dresser une alternative politique. Lors de notre Congrès nous avons considéré que c'était un processus, qui pourrait être plus ou moins long, oú on peut parfois faire des bonds en avant – parfois en un an on avance plus qu'en 20 ans. La conclusion que nous en tirons est que nous sommes, aujourd'hui, plus proches de cet objectif. Mais nous avons encore beaucoup de chemin à faire...


(…)

 

L'Etat doit prendre ses responsabilités.

 

Mettre en échec la destruction de l'appareil productif

 

 

Le Comité Central a approuvé les lignes fondamentales du Programme Electoral du PCP pour les élections législatives, qui vont dans le sens opposé des politiques mises en oeuvre dans ce pays dans les 30 dernières années...


Nous apportons des propositions de fond et d'urgence. Notre proposition de fond implique, comme je l'ai déjà dit auparavant, la nécessité de changer de cap, de rompre avec cette voie et dans le même temps, de mettre en oeuvre des politiques de gauche.


Nous ne sommes pas en train de faire ici la moindre proposition révolutionnaire. En prenant comme référence le Programme du Parti, nous trouvons dans le projet que la Constitution de la République consacre la plupart des propositions nécessaires au Pays. La Loi Fondamentale dévoile un projet de progrès, de développement et de justice sociale qui devrait être le point de convergence de tous les démocrates, de tous ceux qui veulent une vie meilleure pour le peuple et pour le pays.


Et la constitution affirme, par exemple, que le pouvoir économique ne doit pas prédominer sur le pouvoir politique. Mais elle prévoit également une économie mixte, avec un fort secteur public. Et nous considérons que l'Etat doit prendre le contrôle des secteurs stratégiques de notre économie – les banques, l'énergie, les combustibles, les télécoms, les transports.


C'est-à-dire en les nationalisant?


Oui, les secteurs et domanes stratégiques qui permettent à l'Etat de déterminer l'évolution de notre économie. Il ne s'agit pas de tout nationaliser, comme disent certains. Une aute chose que la Constitution prévoit est l'aide prioritaire aux très petites, petites et moyennes entreprises. Mais jusqu'à maintenant ce sont les grands groupes économiques et le secteur financier qui ont bénéficié de ces aides, au détriment de notre tissu productif et de notre production national. Et c'est un autre changement de fond que nous proposons.


(…)


Attendre que ce soit le capital qui développe notre appareil productif? Nous n'avons aucune illusion... Et c'est là qu'entre en scène l'Etat, qu'il a un rôle à jouer et la responsabilité d'augmenter l'investissement public, de prendre en main les leviers stratégiques fondamentaux. Cela serait la meilleure garantie pour le progrès, pour le développement et pour la croissance économique.


Ainsi l'idée que l'Etat ne peut pas être producteur, mais doit rester plutôt « régulateur » tombe à l'eau...


Elle tombe à l'eau parce que, comme tu le dis, le capital n'est intéressé que par la spéculation, la roulette russe, la bourse, le profit facile dans les secteurs sûrs. Ils ont de l'investissement une vision parasitaire où on joue seulement si on est sûr de gagner. Avec l'Etat qui se décharge de ses responsabilités, et qui pourtant le soutient en privatisant et en libéralisant, avec des bénéfices faciles à portée et, dans le même temps, légitime l'intensification de l'exploitation des travailleurs, la régression sociale et la baisse des salaires. Les gouvernements successifs ont agi comme d'authentiques conseils d'administrations du grand capital.


Numéro 1856, du 25 juin 2009 d'Avante: http://www.avante.pt/

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