L'explication de la crise par la cupidité

 

 

Par Prabhat Patnaik, économiste à l'Université Jawaharlal Nehru de New Delhi et vice-président du Bureau à la plannification de l'Etat du Kerala


pour le journal People's Democracy, organe du Parti Communiste d'Inde (Marxiste)


Traduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



Il y a une opinion très répandue selon laquelle la crise financière actuelle que connaît le monde capitaliste, et ses répercussions sous la forme de la plus grande crise économique depuis la Grande Dépression des années 1930, serait dûe à la « cupidité » du secteur financier. Cette idée a même trouvé un écho dans la pensée de nombreux intellectuels progressistes. Parler de cupidité comme étant un facteur sous-jacent à la crise n'est certainement pas incorrect, mais ce n'est pas suffisant. La « cupidité », ou l'idée de tirer un profit maximal pour soi dans une situation donnée, n'est pas une caractéristique exceptionnelle que ces financiers auraient soudain développé au cours des dernières années. C'est un élément central du capitalisme; le système fonctionne précisément grâce à la cupidité des capitalistes. En fait Adam Smith le fondateur de l'économie classique a attiré l'attention sur le paradoxe selon lequel le système dans son ensemble fonctionnait pour le bien général (pensait-il) même si les agents du système, les capitalistes, étaient motivés exclusivement par leurs propres intérêts (un euphémisme pour « cupidité »). Son prédécesseur, Mandeville dans la Fable des Abeilles, était même allé plus loin, mettant en évidence comment les « vices privés » produisaient les « vertus publiques ».


Mais ceux qui expliquent la crise en termes de « cupidité » n'insistent pas sur le fait que la « cupidité » est ce qui anime le système capitalisme, que ce n'est pas un trait excécrable que développent certaines personnes dans certaines cironstances exceptionnelles, mais ce qui guide le système à tout moment. Maintenant, puisque cela n'est pas dit, et puisque la totalité du discours consiste en ce qui est dit et ce qui n'est pas dit, l'explication par la « cupidité », tout en étant incomplète, est aussi erronée et trompeuse.


Elle laisse supposer que le capitalisme aurait pu échapper à la crise si seulement la cupidité de certains financiers avait pu être contrôlée, comme si la crise n'avait rien à voir avec les caractéristiques structurelles du capitalisme mais seulement avec les excès évitables de certains financiers. Elle implique une distinction entre un capitalisme marqué par une cupidité excessive et un capitalisme sans une telle cupidité, entre, comme si cela existait, un « bon » capitalisme et un « mauvais » capitalisme, et attribue la crise au « mauvais » capitalisme. La crise devient alors le résultat d'une aberration du capitalisme, et non de ses caractéristiques fondamentales: si seulement on pouvait éviter une telle « cupidité », le capitalisme ne connaîtrait plus de crise.



La cupidité: l'essence du capitalisme



Cette explication proposée est fondamentalement erronée. Ceux qu'on accuse de « cupidité » excessive ne font rien d'autre que maximiser simplement leurs profits, ce que tous les capitalistes sont supposés faire. En fait, la maximisation des profits est supposée, dans la théorie économique, constituer un comportement « rationnel » de la part des capitalistes. Donc, ce qui est appelé « cupidité » n'est pas, comme nous l'avons vu, une aberration; c'est l'essence du comportement des capitalistes. Le capitalisme dans son ensemble est ainsi; il n'y a pas de « bon capitalisme ».


Karl Marx est en fait allé plus loin sur le sujet. Selon lui, la « cupidité » ou le soi-disant « comportement rationnel » n'est pas seulement un trait général du capitalisme; elle est en fait imposée aux capitalistes. Les capitalistes n'ont pas le choix en la matière, puisque tout capitaliste qui ne serait pas cupide serait laissé au bord de la route. La maximisation des profits, pour les capitalistes, n'est pas une question de volonté individuelle, c'est une nécessité. Dans la lutte Darwinienne dans laquelle tous les capitalistes, en compétition les uns contre les autres, sont impliqués, celui qui ne maximise pas ses profits, et donc qui serait distancé dans la course à l'accumulation, coulerait. Le processus de centralisation du capital, dans lequel, comme Marx l'a noté, « un capitalisme en tue de nombreux autres », signifie nécessairement que le gros capital remplace le petit capital; il y a une pression intense exercée sur chaque capitaliste afin de ne pas rester avec un petit capital mais au contraire de le faire grossir, c'est pourquoi il doit accumuler du capital. Pour accumuler du capital, il faut obtenir la plus grande plus-value possible cad que les profits doivent être maximisés. C'est l'essence du comportement capitaliste, la poursuite d'une « rationalité » qui lui est toute particulière, et il s'en suit qu'un rejet de cette « rationalité » n'est possible uniquement qu'avec le remplacement du capitalisme par le socialisme.


En fait, c'est cette même « cupidité », supposée être derrière la crise, qui était également derrière le boom économique qui l'a précédée. En d'autres termes, puisque la « cupidité » est le moteur du système, elle cause tant les crises que les booms économiques. La manière dont cela fonctionne est la suivante. Les booms en système capitaliste, comme c'est bien connu, reposent sur des moments d'euphorie, ou d' « emballement spéculatif ». Une hausse initiale du prix des actifs laisse présager une hausse encore plus grande à l'avenir, ce qui pousse les détenteurs de capital, justement parce qu'ils sont « cupides », à acheter encore plus de ces actifs, ce qui provoque donc une hausse supplémentaire. Et le processus s'emballe jusqu'à créer une bulle spéculative. Bien sûr, la décision d'acheter plus d'un type d'actif ne dépend pas seulement d'une prévision sur les prix attendus, mais aussi sur l'évaluation du risque associé au fait d'avoir encore plus de cet acitf. Mais la même euphorie qui fait espérer aux détenteurs de capital la poursuite de la hausse du prix des actifs, leur fait aussi sous-estimer le risque. C'est ce phénomène d'attentes euphoriques de profits sans risque qui est la cause des bulles, étant donné la « cupidité » (ou la « rationalité ») des détenteurs de capital.



Conséquences sur l'économie réelle



Une hausse du prix des actifs engendrée par une telle bulle, toutefois, a des conséquences importantes sur l'économie réelle. La hausse du prix des actifs augmente la richesse des détenteurs d'actifs, ce qui augmente leur dépenses de consommation. Dans le cas des actifs financiers, puisque cela facilite la capacité à lever des fonds, cela augmente les dépenses d'investissement. Dans le cas de tous les actifs productibles, comme les maisons par exemple, puisque la hausse du prix des actifs fait en sorte qu'il dépasse le coût de production, il y a une plus grande demande pour les actifs nouvellement construits et donc une plus grande production de ce type d'actifs. Donc, la bulle liée au prix des actifs augmente la demande agrégée, et donc la production et l'emploi, bien au-delà de ce que cela aurait pu être sans une telle bulle.


Si pour une certaine raison, toutefois, la hausse du prix des actifs venait à s'achever, alors les spéculateurs commenceraient à déserter cet actif comme on quitte un navire en plein naufrage. Le mécanisme inverse s'installe, avec une diminution des dépenses pour deux raisons distinctes: la première est simplement le fait que les forces mentionnées plus haut, qui ont servi à amplifier le boom économique, vont désormais dans la direction inverse. La deuxième est liée au système de crédit. Comme le prix des actifs chute, ceux qui ont emprunté aux banques, se trouvent soudain dans une situation d'insolvabilité, ce qui met à leur tour les banques dans la même situation. Le crédit s'assèche donc, et dans certains cas extrêmes, comme pendant la Grande Dépression des années 1930, même les déposants commencent à hésiter à garder leurs dépots en banque avec un système bancaire insolvable. Le désir que l'on retrouve un peu partout, quand l'économie touche le fond, est celui de garder des économies plutôt que de s'endetter, et dans certains cas extrêmes la préférence va même à l'argent comptant plutôt qu'aux dépôts bancaires. Ce désir est aussi entretenu par la nécessité de limiter les pertes, la contrepartie de la maximisation des profits cad de la « cupidité ».


Ainsi, dans le capitalisme contemporain, avec ses marchés financiers développés, la spéculation qui domine inévitablement, joue un rôle important en amplifiant des booms économiques comme elle se charge de précipiter le déclenchement d'une crise. Les spéculateurs, comme tous les autres capitalistes, sont guidés par la « cupidité ». C'est leur « cupidité » qui provoque des booms économiques marqués tout comme c'est leur « cupidité » qui provoque de graves crises, c'est pourquoi il est mieux que nous oublions le terme de « cupidité » et que nous voyions le phénomène cyclique dans son ensemble, y compris le déclenchement de graves crises, comme étant inséré dans le système lui-même.



Le cycle boom économique/crise et la « cupidité »



Certains peuvent penser qu'alors que l'origine de la crise doit être cherchée dans le modus operandi du système, sa gravité cette fois trouve son origine, en partie, dans le développement pléthorique du marché des « dérivés » qui a fait croire aux banques d'investissement qu'elles étaient moins exposées au risque. Elles ont vendu leurs actifs risqués, souffrant d'un syndrôme « Tout va très bien, Madame la Marquise », et sont parties acquérir des actifs plus risqués qu'elles encore vendus, et ainsi de suite. Tandis qu'elles ressentaient de moins en moins le risque, le risque qu'encourait le système dans son ensemble, lui, ne cessait de croître. Oui, si on regarde la situation du point de vue du système dans son ensemble, il y avait une sous-estimation systèmatique du risque par le développement des « dérivés », de telle manière qu'une fois le crash advenu, il a été d'autant plus violent. Et puisque un tel comportement qui cherche à utiliser les failles du système pour maximiser ses profits, va au-delà des normes et règles du système, il peut sûrement être caractérisé comme étant de la « cupidité ».


Même cela, toutefois, ne serait pas scientifiquement correct, et cela pour au moins trois raisons. Premièrement, la maximisation hédoniste qui est l'essence de la « rationalité » capitaliste ne s'occupe pas de savoir si le système est fraudé ou non. Il ne s'arrête pas face à l'éventualité de frauder le système. Si en tant que capitaliste je peux faire plus d'argent en fraudant le système, alors il est rationnel, de mon point de vue, que j'agisse de la sorte. Ainsi, ce n'est pas vraiment de la « cupidité » que de frauder le système. Frauder le système, si cela permet de dégager un profit, fait partie du « comportement rationnel ». Deuxièmement, en fait les banques d'investissement de Wall Strett qui ont venu leurs prêts sur le marché des « dérivés » n'avaient pas vraiment l'intention de frauder le système. C'était plus lié à la situation d'anarchie du marché financier qui rendait tout le monde inconscient des risques qui s'accumulaient qu'à une situation dans laquelle un groupe particulier trompait de manière consciente un auter groupe. Puisque tous sombreraient si le système financier s'écroulaient à cause des risques accumulés, le fait que les banques d'investissement aient agi comme elles l'ont fait était plus le reflet de l'anarchie du système que la conséquence d'une quelconque « cupidité » de leur part au-delà de ce qui est la norme en système capitaliste. Troisièmement, le comportement des banques d'investissement, peu importe comment nous choisissons de l'appeler, a été tout autant responsable du boom prolongé que de la crise.


Quand ce sont des bulles qui tirent la croissance, plus le boom est prolongé, plus grande est l'ampleur du crash. La sous-estimation du risque dûe à l'introduction de « dérivés » était responsable de la vigueur du boom: le prix des actifs ne cessait d'augmenter (ce qui n'aurait pas pu être le cas si le risque avait été estimé correctement), ce dont l'économie réelle a bénéficié également en termes de croissance de la production et de l'emploi. C'est précisément pour cette raison cependant que, quand le crash est advenu, il a été d'autant plus violent.


Donc de quelque manière que nous l'analysions, l' « explication de la crise par la cupidité » ne fait pas le poids. Si la « cupidité » est définie comme n'étant pas consubstantielle à la « rationalité » capitaliste, alors il est tout simplement faux d'attribuer la paternité de la crise à la « cupidité », puisque cela implique que la crise n'a rien à voir avec la nature du capitalisme en soi. Si la « cupidité » est entendue comme étant consubstantielle à la « rationalité » capitaliste, alors il n'y a aucun intérêt à parler de la « cupidité » en soi. De quelque manière que nous l'analysions, l'explication de la crise par la « cupidité » ne se justifie pas, ce qui est une autre manière de dire que l'analyse scientifique du capitalisme en crise doit remplacer la pure indignation morale.


Site de People's Democracy, hebdomadaire du Parti Communiste d'Inde (Marxiste): http://pd.cpim.org

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