Le paradoxe du capitalisme

de Prabhat Patnaik, économiste

pour People's Democracy, hebdomadaire du PC d'Inde (Marxiste)

 

Traduction JC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

John Maynard Keynes, bien que bourgeois dans sa vision du monde, était un économiste d'une remarquable perspicacité, dont le livre Les Conséquences économiques de la paix, a été abondamment cité par Lénine lors du Second Congrès de l'Internationale Communiste pour avancer que la situation était mûre pour la révolution mondiale. Mais malgré sa perspicacité, Keynes ne pouvait pas pleinement comprendre le système paradoxal qu'est le capitalisme.

 

Dans un célèbre essai «Perspectives économiques pour nos petits-enfants », écrit en 1930, Keynes avançait: « En supposant qu'aucune guerre importante n'éclate et qu'il n'y ait aucun accroissement important de population, le problème économique pourrait être résout, ou au moins en voie d'être résolu, dans les cent ans qui viennent. Cela signifie que le problème économique n'est pas, si nous regardons vers l'avenir, le problème permanent du genre humain » (souligné dans l'original).

 

Il va plus loin dans son raisonnement et demande: « Pourquoi, pourriez-vous demander, est-ce si surprenant? C'est surprenant parce que, si au lieu de regarder vers l'avenir, nous regardons vers le passé, nous trouvons que le problème économique, la lutte pour la subsistance, a toujours été jusqu'ici le problème le plus urgent du genre humain (…) Si le problème économique est résolu, l'humanité sera dépourvue de son but traditionnel ». Il continue ensuite en examinant comment l'humanité pourrait utiliser judicieusement son temps libéré dans un tel monde.

 

C'est vrai, après que Keynes a écrit, il y a eu la seconde guerre mondiale, puis juste après l'humanité a connu plus de six décennies sans « guerre importante » du type qui aurait pu interrompre ce qu'on a appelé l' « ère du progrès et de l'invention ». Et le taux de croissance de la population n'a pas non plus atteint un tel point qu'il aurait pu invalider la prévision de Keynes. Et pourtant, si nous prenons l'ensemble de l'humanité, elle est plus loin que jamais d'avoir résolu le problème économique. C'est vrai, il y a eu une accumulation massive de capital, avec une énorme augmentation de la masse de biens disponibles pour l'humanité; et pourtant, pour l'immense majorité de l'humanité, la « lutte pour la subsistance » à laquelle Keynes faisait référence continue à être aussi intense qu'auparavant, peut-être même par certains aspects plus intense qu'auparavant.

 

Dire que cela est dû au fait que ne s'est pas écoulé suffisament de temps, que dans quelques temps la vision de Keynes s'avérerait être vrai, est facile. Le fait que le gros de l'humanité continue à vivre dans une lutte intense pour la surbsistance n'est pas une question de degré; ce n'est pas comme si l'intensité de cette lutte pour cette partie de l'humanité s'était atténué dans le temps, ou si le poids relatif de cette partie de l'humanité avait diminué dans le temps. Nous ne pouvons pas donc affirmer que le fait que quelques années s'écoulent pourra tirer quiconque hors de cette lutte.

 

UNE DICHOTOMIE STRUCTURELLEMENT ANCRÉE DANS LE SYSTÈME CAPITALISTE

 

De la même manière, dire que pendant qu'a eu une lieu une énorme croissance dans la masse de biens et de services disponibles pour l'humanité (l'augmentation de cette masse de biens étant plus importante au cours des ces cent dernières années que durant les deux mille années précédentes, comme Keynes l'a souligné), leur distribution a été extrêmement biaisée et expliquerait que la majorité de la population mondiale soit toujours engluée dans la lutte pour la subsistance, est affirmer une simple tautologie. Ce qu'il faut retenir, c'est que c'est quelque chose qui est structurellement ancré dans le système capitaliste lui-même, le même système qui permet de faire progresser de manière colossale la capacité de l'humanité à produire des biens et des services, est responsable du fait que, malgré cette énorme augmentation, la lutte pour la subistance continue à être aussi intense qu'auparavant, ou même plus intense qu'auparavant, pour le gros de l'humanité.

 

Keynes n'a pas saisi cette aspect structurel du capitalisme. Tout son argumentaire était en fait basé sur la simple logique des intérêts composés, cad en partant du simple fait que « si le capital augmente, disons, de 2% par an, le capital mondial augmentera de moitié en vingt ans et sera sept fois et demi plus important dans cent ans ». De ce simple fait, il s'en suit que la production aurait aussi crû plus ou moins dans le même ordre du grandeur, et l'humanité, avec d'autant plus de biens à sa disposition, aurait pu surmonter la lutte pour la subsistance. La raison pour laquelle Keynes pensait qu'une augmentation de la masse de biens disponibles pourrait éventuellement profiter à tout le monde ne réside pas seulement dans son incapacité à voir la nature antagoniste du mode de production capitaliste (et sa relation antagoniste avec le monde des petits producteurs), mais aussi dans la croyance que le capitalisme était un système malléable qui pouvait être transformé, selon les préceptes de la raison, par l'intervention de l'Etat en tant que représentant de la société. C'était un libéral et voyait l'Etat comme se tenant au dessus de la société dans son ensemble, et agissant dans son intérêt, en conformité avec les préceptes de la raison. Le monde, pensait-il, était guidé par les idées; et des idées correctes, charitables pourraient se transposer dans la réalité, de manière que l'augmentation des capacités de production de l'humanité aboutirait naturellement à la résolution du problème économique. Si la question du caractère antagoniste du système capitaliste lui avait été posée, il aurait simplement parlé de l'intervention de l'Etat pour contenir cet antagonime, et assurer que les bénéfices de la croissance des capacités productives profite à tous.

 

Le fait que cela n'ait pas eu lieu, le fait que l'énorme croissance des capacités de production qu'a connu l'humanité n'a pas été capable de déboucher, pour la population mondiale, sur la fin de la lutte pour la subsistance, mais a abouti à la production de pléthore de biens et de services de peu d'utilité pour eux, à l'accumulation de stocks d'armements, à l'exploration de l'espace, et même jusqu'à la valorisation systématique du gaspillage, de la sous-utilisation, voire de la destruction, de l'appareil productif, souligne simplement les limites de la vision du monde libérale à laquelle Keynes adhérait. L'Etat, au lien d'incarner la raison, agit pour défendre les intérêts de classe de la classe hégémonique, et ainsi perpétue les antagonismes du système capitaliste.

 

DES ANTAGONISMES QUI SE DEVELOPPENT DE TROIS MANIERES DIFFERENTES

 

Ces antagonismes perpétuent de trois manières différentes la lutte pour la subsistance dans laquelle est engluée le gros de l'humanité:

  • La première est centrée sur le fait que le niveau des salaires en système capitaliste dépend de la taille relative de l'armée de réserve de travailleurs. Et dans la mesure où la taille relative de l'armée de réserve de travailleurs ne descend jamais en-dessous d'un certain seuil minimal, le salaire moyen se maintient au niveau de subsistance malgré des augmentations importantes de la productivité du travail, comme cela se passe nécessairement à l' « ère du progrès et de l'innovation ». Travailler devient en soi une lutte pour la surbsistance, et le reste.

  • Deuxièmement, ceux qui constituent l'armée de réserve du travail se retrouvent eux-même sans ressources et donc condamnés à une lutte encore plus intense pour la subsistance, à tâcher de s'approprier une part encore plus maigre des biens et services disponibles.

  • Et troisièmement, l'empiètement du mode de production capitaliste sur le monde environnant des petits producteurs, qui chasse les petits propriétaires, retire la terre aux paysans, utilise la machine fiscale de l'Etat pour s'approprier, aux dépens des petits producteurs, une plus-value supérieure à ce qui est produit dans le mode capitaliste lui-même, en somme, tout le mécanisme d' « accumulation primitive du capital », assure que la taille de l'armée de réserve reste toujours au-dessus du seuil nécessaire. Il y a un flot ininterrompu de petits producteurs privés de ressources qui viennent en masse pour travailler au sein du monde capitaliste mais qui sont incapables de trouver un travail et qui donc rejoignent les rangs de l'armée de réserve. L'antagonisme au sein du système, et vis-à-vis de l'univers de la petite production, assure donc que, malgré l'augmentation massive des capacités de production de l'humanité, la lutte pour la subsistance reste toujours le sort du gros de l'humanité.

 

Les taux de croissance de la production mondiale ont été même plus élevés dans la période de l'après-guerre qu'à l'époque de Keynes. Les taux de croissance, en particulier dans les pays capitalistes comme l'Inde, ont été d'un ordre de grandeur ininimaginable à l'époque de Keynes, et pourtant la lutte pour la subsistance ne s'est pas atténuée pour autant pour la majorité de la population, même dans ces pays-là. En Inde, justement dans la période de mise en place réformes néo-libérales, quand les taux de croissance ont été élevés, il y a eu une augmentation relative de la population rurale ayant une ration calorique inférieure à 2400 calories par personne et par jour (le chiffre pour 2004 est de 87%). Cela correspond aussi à la période où des centaines de milliers, n'étant même plus capables d'assurer leur simple subsistance se sont suicidés. Le taux de chômage a augmenté, malgré le bond impressionnant du taux d'accumulation du capital; et le salaire réel moyen, même des travailleurs dans les secteurs à forte tradition syndicale, a au mieux stagné, malgré les augmentations massives de la productivité du travail. En somme, notre propre expérience remet en cause l'optimisme Keynésien sur l'avenir de l'humanité sous le capitalisme.

 

Mais Keynes a écrit il y a longtemps. Il aurait dû avoir vu le fonctionnement interne du système d'une bien meilleure manière (après tout Marx qui est mort l'année de la naissance de Keynes, l'a vu), mais peut-être son éducation aristocratique, Edouardienne, a-t-elle joué. Mais que dire des gens qui, ayant vu la dialectique de la « croissance élevée »/pauvreté généralisée dans le monde actuel, peut toujours s'accrocher à l'illusion que la logique des intérêts complémentaires pourront permettre de dépasser le « problème économique de l'humanité »? Les idéologues néo-libéraux bien sûr développent cette illusion, soit dans sa version la plus simple, qui est la théorie du « trickle-down », ou dans sa version un peu plus complexe, où l'Etat est supposé assurer, par son intervention, que les bénéfices de la masse croissante de biens et services produits soit rendus disponibles à tous, permettant de cette manière la diminution de la pauvreté et de la lutte pour la subsistance.

 

Mais cette illusion apparaît souvent sous une forme totalement méconnaissable. Jeffrey Sachs, l'économiste qui est connu pour avoir administré la soi-disant « thérapie de choc » dans l'ancienne Union Soviétique qui a mené à un véritable régression de l'économie et a abouti à des souffrances massives pour des millions de personnes, a sorti un livre où il défend l'idée que la pauvreté est liée, dans la plupart des régions du monde, à des conditions géographiques défavorables, comme la propension à la sécheresse, la désertification, l'infertilité des sols, et ainsi de suite. Il demande que des efforts soient réalisés au niveau mondial pour aider ces économies qui ne sont pas aidées par la nature. Le fait est qu'une pauvreté massive existe dans des régions où la nature n'a pas été ingrate, mais au contraire généreuse.; le fait que la grande générosité de la nature ait formé la base de l'exploitation des producteurs à l'échelle mondiale, qui les pousse dans une lutte aigue pour la subsistance justement au milieu de l'opulence; et ainsi le fait que la majorité de la population mondiale continue à lutter pour survivre non à cause des injustices de la nature mais à cause d'un système social démoniaque basé sur l'exploitation, tout cela est passé sous silence dans de telles analyses.

 

La foi de Keynes dans le miracle des intérêts composés serait justifiée dans un système socialiste, mais pas dans le système capitaliste.

 

Site de People's Democracy: http://pd.cpim.org/

 

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