Honduras, une histoire mal racontée


Des urnes du coup d'État au coup d'État dans les urnes

d'Anabela Fino, rédactrice en chef adjoint d'Avante

Numéro 1866 du 3 septembre d'Avante, hebdomadaire du PC Portugais


Traduction JC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/


 

« Coup d'État au Honduras » - ce fut ainsi que l'influente chaine de télévision nord-américaine CNN a commencé par relayer la nouvelle, le 28 juin, de l'enlèvement et de la déportation du président constitutionnellement élu Manuel Zelaya. Quelques temps après, avec le changement de journaliste à l'antenne, la manchette à l'écran s'est transformée en « Succession forcée au Honduras ». On donnait ainsi le ton de la campagne de mystification et de mensonge qui s'est mise en place dès lors sur les événements au Honduras.

 

On n'imagine pas à quel point la désignation de la chose est source de querelles byzantines. Et pourtant. Preuve en est, le fait que les États-Unis, plus de deux mois après l'expatriation de Zelaya, en sont encore à « étudier » s'il s'agit oui ou non d'un coup d'État Le doute a des avantages pour la Maison Blanche. D'une part, cela justifie le manque de moyens de pressions réels utilisés contre les putschistes de Tegucigalpa, comme pourraient l'être la suspension de l'aide économique, estimée à plus de 680 millions de dollars, et des relations commerciales, sachant que les États-Unis absorbent près de 70% des exportations honduriennes (à ce jour, Washington s'est limité à « suspendre » l'aide militaire de 16,5 millions de dollars et l'émission de visas). D'un autre côté, cela donne aux putschistes la marge de manœuvre nécessaire pour leur permettre de poursuivre le simulacre de négociations de « sortie de crise », marqué par les déclarations successives contradictoires du président usurpateur Roberto Micheletti, tandis qu'ils gagnent le temps nécessaire pour organiser le processus électoral.

 

Il faut signaler que, un mois avant le coup d'État, les élections législatives étaient prévues pour le 29 novembre, et que la campagne électorale a commencé le 31 août comme si le pays vivait dans la plus complète normalité.

 

La situation a commencé à basculer dans l'anormalité avec le prétexte invoqué pour l'enlèvement et la déportation du président Zelaya: Zelaya voulait changer la Constitution pour rester indéfiniment au pouvoir. Le mensonge a été relayé internationalement par l'ensemble des médias et présenté comme un motif valable qui justifiait l'action des putschistes.

 

En vérité, ce que Zelaya proposait, c'était de réaliser un référendum non contraignant, le 28 juin, pour déterminer si les honduriens étaient favorables à l'élection d'une Assemblée Constituante. Si la réponse était affirmative, l'élection des députés à la Constituante devrait se réaliser simultanément aux élections législatives du 29 novembre (présidentielles, législatives et locales), c'est-à-dire, en même temps que l'élection du nouveau président. Cela signifie que Zelaya ne pouvait pas être candidat à sa propre succession, puisque l'éventuelle réforme de la Constitution, avec ce qu'elle impliquerait en termes de mandats présidentiels, ne pourrait seulement voir le jour bien après qu'il ait terminé son mandat.

 

Il faut ajouter que tant Micheletti que les mandataires du pouvoir législatif et judiciaire qui ont usurpé le pouvoir avec le soutien des militaires prétendent qu'ils n'y a eu aucun coup d'État avec l'enlèvement et la déportation de Zelaya puisque... il y avait contre lui un mandat d'arrêt émis par le Tribunal Suprême. Curieux argument, et l'élite hondurienne a une drôle de manière « d'exécuter » les décisions judiciaires. Au lieu d'emprisonner le criminel supposé, on l'emmène hors du pays, on empêche son retour et on usurpe ses fonctions. Un véritable prodige dans un État qui se dit État de droit!

 

Au-delà des autres « détails » rocambolesques, comme la fausse lettre de démission de Zelaya datée du 26 juin qu'on nous a présenté, et le prétendu soutien de tous les gouvernements étrangers au gouvernement de Micheletti, on ne peut que noter la campagne internationale déclenchée depuis pour présenter le président élu comme un dangereux admirateur de son homologue vénézuelien, Hugo Chavez, un aspirant-dictateur qui ambitionnait de se maintenir à vie au pouvoir. Dans un tour de passe-passe, les chevaliers blancs de la démocratie ont cessé d'accepter la validité des élections – même quand elles sont reconnues comme libres et justes par les observateurs internationaux, en accord avec le propres modèles mis en place par le système capitaliste – et en viennent à voir dans les consultations populaires un péché capital. Ce qui ne manque pas d'être curieux, c'est que dans les dernières années 13 des 18 pays de la région ont déjà modifié la durée des mandats présidentiels, sans que cela ne suscite ce type d'inquiétudes... sauf dans les cas où la politique menée par les pays impliqués cessait d'avoir comme feuille de route le suivisme derrière les États-Unis.

 

A titre de curiosité, cela vaut la peine de rappeler les mots de l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano à ce sujet: « Je me demande ce que serait devenu les États-Unis si ses habitants avaient continu à obéir à leur première Constitution. La première Constitution des États-Unis établissait qu'un noir équivalait aux 3/5ème d'une personne. Obama ne pourrait pas être président puisque aucun pays ne peut avoir comme chef d'État les 3/5èmes d'une personne. »

 

La campagne de manipulation et de mensonge menée par les médias inclut encore la tentative – presque pathétique – de chercher à faire croire que les États-Unis n'ont rien à voir avec cet événement et qu'il aurait même « déconseillé » aux putschistes d'accomplir leur coup. Ce serait risible, si ce n'était pas tragique. Il suffit de penser à la dépendance économique du Honduras envers les États-Unis et à la présence de forces nord-américains, tant sur la base militaire de Palmerola (mieux connue sous le nom de Soto Cano), aujourd'hui consacrée surtout aux opérations d'espionnage, comme à tous les niveaux des organismes qui agissent dans le pays, pour percevoir l'absurdité de la thèse de l'innocence de Washington. C'est peut-être pour cela que l'on a aussi tenté de faire passer l'idée que la Maison Blanche aurait été dépassée par le Pentagone, une formule qui devient récurrente pour éviter que ne s'achève l'état de grâce d'Obama.


Sous d'autres cieux, comme au Portugal, la manipulation a donné lieu à un silence assourdissant. Au Honduras, rien de nouveau.



Le coeur du problème



Au début de son mandat, personne ne pouvait prévoir que Manuel Zelaya – élu président au premier tour en 2005 sous les couleurs du Parti Libéral, un des deux partis traditionnels honduriens, avec 49,9% des voix – allait entrer en conflit avec les États-Unis, surtout si on tient compte du fait qu'il disposait seulement d'une majorité relative au Parlement (48,4% des voix).


Mais le fait est que Zelaya a poursuivi lors de son mandat présidentiel la politique de décentralisation qu'il avait déjà lancé en tant que ministre, ce qui a élargi le fossé qui le séparait de l'élite de la capitale, et le premier grand clash avec Washington a eu lieu en Juin 2006, quand le président a annoncé son intention de transformer la base militaire de Soto Cano en un aéroport commercial. Le Pentagone n'a pas aimé l'idée, bien qu'officiellement il s'agissait d'une petite base, avec 600 militaires. Il s'agit cependant de sa seule piste en Amérique Centrale capable d'accueillir des grands avions pour le transport de troupes. Construite en 1985 par les États-Unis, dans le contexte de la lutte contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua, la base a eu l'honneur d'accueillir un détachement de la force d'élite « Bravo », la seule du Commando Sud située en dehors des États-Unis.


On peut noter, à ce propos, que la base est actuellement sous les ordres du Colonel Richard A. Juergensss, ce même militaire nord-américain qui commandééé l'enlèvement du présidenhaïtiennn Jean-Bertrand Aristide quand il occupait le poste de directeur des Opérations Spéciales au sein du Special Operations Command.


Les attaques dans la presse contre le nouveau gouvernement ne se sont pas fait attendre, montant d'un ton quand la lutte contre la corruption menée par Zelaya a obligé certains hauts fonctionnaires à se démettre. C'est à ce moment-là que le projet de conspiration est né. Un des plus grands scandales publics, par exemple, fut l'implication de l'ancien directeur de la compagnie public de téléphonie, accusé d'avoir réalisé des écoutes du Président de la République.

 

Mais c'est avec le déclenchement de la crise des subprimes aux États-Unis que tout s'est précipité. Confronté à l'escalade du prix des combustibles et des aliments de nase, Zelaya s'est tourné vers l'Alternative Bolivarienne pour les Amériques (ALBA), organisation inter-gouvernementale d'initiative vénézuelienne qui – contrairement au Traité de Libre-Échange que le Honduras a aussi signé avec les États-Unis – garantit la sécurité alimentaire et énergétique des États membres, entre autres.

 

L'adhésion à l'ALBA a eu lieu le 25 août 2008, lors d'une session publique à Tegucigalpa à laquelle ont participé plus de 100 000 personnes, en présence des présidents Hugo Chavez, du Vénézuela; Evo Morales, de Bolivie; Daniel Ortega, du Nicaragua; Leonel Fernandez, de la République Dominicaine; et du vice-président cubain Carlos Lage.

 

La décision a bénéficié sans équivoque d'un véritable soutien populaire, mais Zelaya a commencé à être taxé de « populiste » et le Honduras sous sa présidence aurait intégré les rangs des république rebelles.


Selon l'enquêtrice de l'Université Nationale Leticia Salomon, spécialiste dans les questions militaires honduriennes, les mentors du coup d'État qui a destitué Zelaya étaient parfaitement identifiés. « Ce coup fut planifié par un groupe patronal mené par Carlos Roberto Facussé, ancien président du Honduras (1988-2002) et patron du journal La Tribuna, qui avec La Prensa, El Heraldo, les chaînes de télévision de la 2, la 3, la 5 et la 9 furent le pilier fondamental du coup d'État »

 

Le groupe auquel se réfère l'enquêtrice inclut Jaime Rosenthal et Gilberto Goldstein, dirigeants du Groupe Continental, l'empire qui domine la banque hondurienne, l'industrie agro-alimentaire et des médias comme El Tiempo et Canal 11; José Rafael Ferrari; Juan Canahuati; le financier Camilo Atala; l'industriel du bois José Lamas; le magnat du secteur de l'énergie Fredy Nasser; Jacobo Kattan; l'industriel du sucre Guillermo Lippman; et le constructeur Rafael Flores, qui ensemble contrôlent 90% de la richesse du pays

 

Si à cela on ajoute les intérêts des multi-nationales liées au secteur pharmaceutique, à l'exploitation des matières premières et, surtout, les rumeurs sur l'existence de gisements de pétrole au Honduras et d'accords entre Zelaya et le Vénézuela pour leur exploitation, nous avons tous les éléments de la radiographie de ce qui s'est passé et de ce qui est en train de se passer au Honduras où, après qu'une histoire d'urnes ait servi de prétexte au coup d'État, on prépare maintenant le coup d'État dans les urnes

 


Ce qu'il est bon de savoir...

 

  • Selon le Ministre des Finances du gouvernement légitime du Honduras, Rebeca Santos, en trois années de l'administration du président Zelaya l'inflation dans le pays a atteint son niveau le plus bas depuis 16 ans et les indices de pauvreté ont été réduits de 10%.


  • L'entrepreneur Roberto Micheletti (le « président actuel ») est patron de l'entreprise de transports urbains (TUPSA), qui a vu ses profits chuter quand Zelaya a réussi à baisser le prix des combustibles grâce à l'adhésion à l'ALBA et a exigé la réduction du prix des transports.


  • Les multi-nationales dominent 60% du système financier hondurien;


  • Des marques comme Nike et Adidas ont exprimé au Département d'Etat des Etats-Unis leur soutien au « gouvernement de fait » de Micheletti


  • Au Honduras, plus de 80% des médicaments sont fournis par des multinationales (Glaxo, Sanofi, Smiyh Kline, Pfizer, Stein, Novartis, Bristol Myers, Aventis), tandis que les matière-premières nécessaires à leur production sont à 100% importées

 

  • Au début de l'année 2009, après l'adhésion à l'ALBA et à la suite d'accords passés avec Cuba, le gouvernement de Zelaya a tenté d'acheter des médicaments génériques pour faire face aux prix élevés pratiqués par les multinationales; il n'a pas pu le faire. Les multinationales sont intervenus par le biais du complexe chimico-pharmaceutique, qui a invoqué des questions bureaucratiques pour empêcher les importations depuis Cuba de médicaments à des prix accessibles.

 

  • Le journal La Prensa, dans son édition du 29 mars 2009 (exactement trois mois avant le coup d'Etat) a noté dans sa colonne « Affaires » que, selon le ministre des Ressources Naturelles et de l'Environnement, Tomas Vaquero, l'entreprise Petroleos de Venezuela était intéressé par l'exploitation du pétrole au Honduras.

 

  • Une des premières mesures annoncées par l'usurpateur Micheletti fut la constitution d'une commission du Congrès (le Parlement) pour étudier le retrait du Honduras de l'ALBA;

 

  • Dans une interview à Publico du 28 août 2009, l'historienne vénézuelienne Margarida Lopez Maya, interrogée sur le projet de Chavez – qui a une mauvaise influence sur le libéral Zelaya – a affirmé que « nous assistons à une marche forcée vers le socialisme », mais qu'en réalité « c'est un modèle toujours plus autoritaire ». Sur les principales forces de Chavez, l'historienne est péremptoire: « Indubitablement la faiblesse endémique de l'opposition vénézuelienne. Et la solidité d'un État qui vit de ses recettes et les redistribue aux couches les plus pauvres, comme le fait massivement le gouvernement de Chavez » (souligné par nous, sans commentaires)


Site d'Avante: http://www.avante.pt/

 

 

 

 

 

 

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