SaramagoA la lumière des derniers événements... retour sur la Lucidité de José Saramago



Une fronde populaire lors d'une banale élection locale, une classe politique discréditée et un peuple lassé des alternances sans alternative. L'aveuglement des élites cédant le pas au déchaînement, la répression féroce comme crépuscule de la démocratie...

L'intrigue de la Lucidité au moment de sa traduction en 2006 ne pouvait pas ne pas être mise en perspective avec l'issue du référendum sur la Constitution Européenne de 2005, et l'expression d'un décalage entre l' « offre politique » institutionnelle et les aspirations populaires à une alternative à la soumission de la société au pouvoir de l'argent.

Après les « événements » en Grèce et la désertion des urnes en France (pas d'assimilation entre vote blanc et abstention pour Saramago - mais analogie sans doute), l'oeuvre du premier lusophone prix Nobel de Littérature, et communiste convaincu – membre du Parti communiste portugais depuis les années 60 et resté toujours fidèle – n'en est que d'une actualité encore plus brûlante.

Nous republions ici l'interview de José Saramago datant de l'Humanité du 19 octobre 2006, au moment de la publication de son roman La Lucidité en français sous le titre "Le dimanche noir du vote blanc".

AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



Le dimanche noir du vote blanc



La-luciditeQuand le vote blanc - dépasse quatre-vingts pour cent des suffrages, c’est signe qu’il y a quelque chose de pourri dans la République. Comment une démocratie peut-elle surmonter un tel désaveu ? À question complexe, réponse simpliste dans la fable politique qu’imagine José Saramago, dans la grande tradition du conte philosophique du XVIIIe siècle. Un récit à l’humour grinçant du prix Nobel de littérature 1998, qui a accordé un entretien aux lecteurs de l’Humanité.

Livre: La Lucidité, de José Saramago.

Traduit du portugais par Geneviève Leibrich. Éditions du Seuil

356 pages, 22 euros.



L'Humanité: Votre roman se présente comme une sorte de fable politique dont le sens au départ paraît clair, mais l’est beaucoup moins quand on y réfléchit. Pourquoi, devant cette avalanche de bulletins blancs, choisir une réponse aussi brutale ?



José Saramago. Je pourrais vous dire que si le gouvernement s’arrêtait un peu pour réfléchir sur ce qui s’est passé, il n’y aurait plus de roman. Si la situation de départ que j’ai imaginée - plus des quatre cinquièmes des citoyens votant blanc - est hautement improbable, que le gouvernement réponde par la répression à une situation imprévisible et incontrôlable l’est malheureusement beaucoup moins. Un gouvernement qui devant un tel résultat dirait « vous avez raison, la démocratie fonctionne mal, nous allons réfléchir » ce serait beau, mais encore plus invraisemblable que 80 % des électeurs sortant de chez eux à 4 heures de l’après-midi pour mettre un bulletin blanc dans l’urne. Dans le livre, sa réaction est excessive, mais elle permet de mieux comprendre ce qui se passe. Mon intention, c’est de dire « qu’est-ce que cette statue intouchable qu’on appelle la démocratie ? Comment fonctionne-t-elle ? Pour quel profit ? Comment les gens peuvent-ils accepter de jouer avec des règles truquées ? Que se passerait-ils s’ils en prenaient soudain conscience ? »



L'Humanité: Ce qui est étonnant c’est que les gens pourraient se révolter, ou refuser de voter. Là, ils disent : nous refusons de nous prononcer.



José Saramago. Le vote blanc n’est pas un refus de se prononcer, comme l’abstention, mais un constat du fait que le choix proposé n’est apparent, et qu’en fait, entre les options A, B, ou C, il n’y a aucune réelle différence. Entre conservateurs et socialistes, par exemple. Je sais, ce n’est pas la même chose. Mais pour un communiste comme moi, qui constate que le vrai pouvoir est économique, la différence, de ce point de vue, où se trouve-t-elle ? Nous avons subi une anesthésie sociale qui a fait passer des objectifs justes et nécessaires, comme le plein-emploi, au rang d’absurdités. La réaction des citoyens est donc, en fin de compte, absolument logique. Je reconnais que cette ville est un peu idyllique. Mais, une fois le point de départ imaginaire admis, tout s’enchaîne avec rigueur, selon une logique de cause à effet, comme un mouvement d’horlogerie.



C’est particulièrement visible dans la première partie du roman, où l’action est déclenchée par l’échange de répliques, sans temps morts, comme si tout procédait de la maîtrise du langage.



José Saramago. Mais un langage qui n’est plus adéquat à la situation, qui tourne à vide, qui appartient à une époque révolue.



Il en va de même pour les médias, qui tentent désespérément de le faire coller à une réalité qui leur échappe totalement.



José Saramago. Vous savez, je crois que c’est un portrait très fidèle de ce qui se passe. Nous en sommes vraiment là.



Vous le dites, dans vos livres, sur un ton où perce beaucoup d’ironie, alors que la situation est tragique. Vous avez dû vous amuser à reconstituer un conseil des ministres plus vrai que nature.



José Saramago. Je ne sais pas ce qui se dit réellement dans les conseils des ministres, ni sur quel mode, mais quand on capte un certain ton, une certaine attitude, je pense qu’on est dans le vrai. Pour tout dire, je pense que M. Chirac parle comme le président de cette République.



Et les arguments de ceux qui, dans le même camp, sont plus modérés, les ministres de la culture et de la justice, sont tout simplement ignorés.



José Saramago. Il n’y a pas besoin d’aller si haut. Si des journalistes, des écrivains, des philosophes disent que les ministres sont les commissaires politiques, ou que la mondialisation est un impérialisme, ce sont des phrases avec lesquelles on peut être en désaccord, mais qui méritent une réponse.



Vers le milieu du livre, on bascule vers le roman policier, ou d’espionnage, tout en renouant avec l’intrigue de l’Aveuglement.



José Saramago. Ce n’était pas mon intention de départ. la Lucidité n’est pas une suite à l’Aveuglement, qui se situe quatre ans avant l’action, et montre une épidémie d’aveuglement politique. J’y prends au pied de la lettre une cécité sur les causes des maux dont la société est victime. L’épidémie de « lucidité » est en un peu la contrepartie. Il n’y a pas de lien organique entre les deux récits, mais il y avait une connexion inévitable. Il fallait faire un sort à un personnage du premier, celui d’une femme, la seule à ne pas avoir été aveugle, qui avait en quelque sorte pris en charge le sort du monde, et qu’on retrouve au centre du roman aujourd’hui.



La conclusion de tout cela n’est pas très optimiste.



José Saramago. Elle est complexe. L’ordre triomphe, mais il a montré qu’il est fragile, puisque jusqu’au plus haut niveau, ses représentants sont vulnérables, peuvent être contaminés par cette lucidité. Je pense que rien n’est définitif. D’ailleurs je vous rappelle l’épigraphe du livre : « Hurlons, dit le chien. » Je pense qu’il est temps que nous commencions à hurler. C’est pessimiste mais pas désespéré. Et surtout pas définitif. Le problème reste posé. Que va-t-il se passer avec cette ville ?



On attend un autre livre pour le savoir…



José Saramago. Je ne sais pas. Celui-ci est déjà assez politique. Si j’écrivais une suite, cela deviendrait un manifeste.



Mais vous êtes un homme de la fiction, vous allez bien trouver des personnages qui vont prendre en charge un nouveau récit.



José Saramago. On ne sait jamais. Il y a beaucoup de personnages que j’aimerais bien voir continuer à vivre. Les éboueurs, qui refusent une grève manipulée par la police, les femmes. Si j’ai le temps…



En fait, vous reprenez la tradition du conte philosophique.



José Saramago. Bien sûr. J’aime la vivacité de Voltaire, mais aussi la férocité de Swift, et surtout - mais nous ne sommes plus dans la fiction - la profondeur ironique de Montaigne.



Comment ce livre a-t-il été reçu au Portugal ?



José Saramago. De manière exemplaire, par une incompréhension quasi-totale. À quelques exceptions près, la critique et le personnel politique l’a pris comme le pamphlet d’un communiste « qui montre son vrai visage en mettant en cause la démocratie ». Du côté des lecteurs, c’est beaucoup plus nuancé : la plupart ont compris que ce que je veux, c’est qu’on discute sur ce que nous devons appeler démocratie.



Propos recueillis par Alain Nicolas




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