AFP_110301_s4l20_yemen-manifestation-colere_8.jpgAu Yémen, l'ancien régime du dictateur Saleh se pérennise dans une transition anti-démocratique gérée par les États-Unis et les monarchies du Golfe

 

Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

L'analyse différenciée des révoltes arabes révèle toute la duplicité de la position des puissances occidentales, et de leurs alliés obscurantistes saoudiens ou qataris.

 

Prêtes à soutenir jusqu'au point de rupture les dictatures de Moubarak en Egypte et Ben Ali en Tunisie, conciliantes envers l'impérialisme occidental, avant d'engager une transition contrôlée ; prêtes à intervenir militairement contre les régimes autoritaires d'Assad ou de Kaddafi, pour mieux faire sauter des points de résistance à ce même impérialisme ; prêtes enfin à soutenir la répression des dictatures Bahreini et Yéménite contre la révolte de leur propre peuple.

 

Trois poids, trois mesures.

 

Le cas du Yémen géré pendant trente-trois par le dictateur Ali Abdallah Saleh en est emblématique. L'ancien président du Yémen-Nord, allié fidèle des Etats-unis depuis l'époque de la guerre froide, n'a jamais reculé devant la répression des opposants et les massacres.

 

Une « révolution » réprimée dans le sang, une guerre civile provoquée par le régime

 

Au début de l'année 2011, dans la foulée de la « révolution » Egyptienne, des manifestations monstres frappent le pays. Dans le sud du pays, mais surtout dans la capitale Sana'a. Parties de la jeunesse de la capitale, notamment de l'université de Sana'a, elles mobilisent des dizaines de milliers puis des centaines de milliers de mécontents dans les rues du pays.

 

La répression de Saleh est féroce. Gaz lacrymogènes, passages à tabac puis tirs à balles réelles. Malgré la censure médiatique, l'ampleur des massacres ne peut être dissimulée.

 

52 morts le 18 mars dans les rues de Sana'a, plus de 70 lors de la prise de la place de Taizz – le Tahrir Yéménite – en mai 2011. Entre le mois de mai et le mois d'octobre, les massacres deviennent le lot quotidien. Plusieurs milliers d'opposants ont ainsi été victimes de la répression étatique durant l'année 2011.

 

Dans la confusion d'un pays où les rapports tribaux dominants, l'influence grandissante des islamistes, le passé d'un pays divisé se mêlent à des manifestations pacifiques pour la démocratie, le régime use alors d'une rhétorique « contre-terroriste » pour justifier sa répression sanguinaire.

 

Dans la confusion, le dictateur profite de l'occasion pour faire délibérément glisser des manifestations pacifiques vers une guerre civile.

 

Une transition « démocratique » maîtrisée par les monarchies absolues du Golfe avec un président élu à 99,8% des voix !


Loin de condamner unilatéralement le dictateur Saleh, les États-Unis et ses alliés du Golfe engagent contraire une « transition » qui préserve non seulement les fondements de la dictature Yéménite mais aussi assure également au dictateur une retraite dorée.

 

Comme Ben Ali et Moubarak, Ali Saleh fuit en Arabie saoudite en juin 2011. Contrairement à Kaddafi ou Assad, et en dépit de nouveaux massacres en septembre qui firent encore plusieurs centaines de morts, il bénéficie d'une proposition de transition de la part du Conseil de coopération du Golfe (CCG), contrôlé par les dictatures du Golfe, alliées loyales des États-Unis.

 

Une proposition qui ne se refuse pas. L'immunité intégrale pour lui et sa famille, le passage du pouvoir à son fidèle vice-président et l'organisation d'élections contrôlées par la dictature en février 2012.

 

Des élections présidentielles, le 21 février 2012, pour lesquelles le terme de mascarade apparaît un euphémisme. Un candidat unique, le vice-président Abdrab Mansour Hadi, désigné par le dictateur Saleh et un score « démocratique » de 99,8% pour un président chargé de la transition « démocratique »

 

La porte-parole du département d’État américain peut alors saluer des élections « encourageantes ». « Un référendum positif et très fort des Yéménites » mais qui n'était certes pas un scrutin correspondant tout à fait à une « démocratie réelle » (sic).

 

 

Prétexte islamiste, intérêts géostratégiques et rébellion du Sud-Yémen

 

Au-delà du ton euphémique et cynique, c'est bien la victoire d'une transition maîtrisée par l'impérialisme américain, dans des termes différents mais selon la même logique qu'en Tunisie et en Libye.

 

Pour la puissance américaine, le Yémen représente un intérêt géostratégique fondamental.

 

Outre des ressources pétrolières et gazières encore exploitables, le golfe d'Aden représente un lieu de passage capital pour le transfert des hydrocarbures provenant du Moyen-Orient. La moitié des hydrocarbures du monde entier passe par le détroit yéménite.

 

Pour les monarchies du Golfe, la proximité potentielle d'un État instable dans la péninsule Arabique, le souvenir du régime communiste du Yémen-Sud, la nécessité de contrôler les routes d'exportation des hydrocarbures rejoignent les préoccupations américaines.

 

Celui d'un régime fort, réactionnaire, vassalisé aux États-Unis. Ce que fut l' « ancien régime » de Saleh pendant un tiers de siècle, ce que doit être le « nouveau régime » de son successeur.

 

Un régime qui justifie la répression et la terreur par la lutte contre la « terreur islamiste » et la « menace Al Qaida ». Les mêmes terroristes financés en Libye et en Syrie, les mêmes islamistes adoubés en Tunisie et en Égypte deviennent une 'menace' lorsque leurs intérêts ne coïncident pas avec ceux des puissances occidentales, et de leurs alliés du Golfe.

 

Or, si les forces islamistes existent au sud du pays, notamment dans la région de Zanzibar, la principale force de résistance localisée au sud du pays leur reste étrangère. Le Mouvement du sud-Yémen (Hirak)se pose comme un héritier, non sans ambiguïtés, de l'ex-République démocratique du Yémen, son secrétaire Ali Salem al-Beidh étant lui-même le dernier secrétaire-général du Parti socialiste du Yémen.

 

Hirakrejette l'unification de 1989 perçue à l'identique celle de l'Allemagne comme une annexion, la résolution unilatérale de la guerre civile de 1994, et réclame l'autonomie et le droit à l'auto-détermination. Elle dénonce également les méthodes dictatoriales du pouvoir du Nord, la gestion libérale et pro-occidentale du Yémen unifié, ainsi que l'exclusion des Yéménites du Sud de la fonction publique.

 

Avec toutes ses contradictions, Hirakest ainsi devenue une des principales forces d'opposition à Saleh, non seulement au Yémen-Sud mais aussi suscitant également un intérêt au Nord, sa ligne pacifique, laïque et progressiste rejoignant celle du Parti socialiste du Yémen(PSY), encore actif au nord.

 

Assimiler la rébellion du Sud, ancrée dans un demi-siècle d'un pays divisé entre deux modèles politiques, au terrorisme islamiste non seulement permet de justifier la répression dictatoriale mais aussi le financement par les États-Unis de cette dictature et de ses héritiers.

 

Un pays sous protectorat américain

 

Depuis le départ négocié de leur plus fidèle allié, les États-Unis exercent un protectorat de factosur le Yémen.

 

L'ambassadeur américain Gerald Feierstein est devenu le « nouveau dictateur », intervenant dans les médias nationaux pour livrer son analyse de l'état du pays, obtenant le droit d'incarcérer et d'interroger des suspects de « terrorisme », participant même à la restructuration des forces de sécurité.

 

Selon une fuite diplomatique, il aurait ainsi 'suggéré' au ministre de l'Intérieur Abdul Kadir Kahtan des changements dans les effectifs de sécurité afin d'assurer la paix civile dans le pays. Il aurait autrement dit guidé la répression par le régime des mobilisations populaires.

 

Les forces de répression de la dictature de Saleh ont largement été financées par des fonds américains.

 

De 2001 à 2010, 252 millions de $ furent accordés au Yémen au nom de la « lutte contre le terrorisme ». Des armes légères, des camions, hélicoptères 'civils' et des unités formées par des instructeurs américains retournés contre les manifestants du nord du pays, selon les mises en garde d'Human rights watch, confirmées depuis par des fuites Wikileaks.

 

En juillet 2012, le gouvernement américain a levé l'embargo formel sur les armes létales en direction du Yémen et relancé un plan d'assistance de 75 millions de $ qui devraient recomposer une armée et une police Yéménite directement au service du suzerain américain.

 

Un dictateur remplacé par son bras droit, un péril islamiste instrumentalisé pour mieux briser le mouvement révolutionnaire, une mise sous tutelle des Etats du Moyen-Orient par la puissance américaine, le cas du Yémen illustre que trop bien la stratégie de l'impérialisme occidental vis-à-vis des « révoltes arabes » : le retournement du situation potentiellement révolutionnaire en vague contre-révolutionnaire maîtrisée par l'impérialisme.

 

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