iraqi cpInterview de Salam Ali, dirigeant du Parti Communiste d'Irak, juste après les élections législatives Irakiennes

 

 

Alors que les manœuvres de couloir autour de la formation du nouveau gouvernement irakien touchent à leur fin, il est nécessaire de publier cet interview d'un dirigeant du Parti Communiste d'Irak réalisée une semaine après le scrutin.


 

Parti au passé glorieux de résistance, seule force dans le présent s'opposant à la fois à l'occupation américaine et à l'islamisme politique, seule formation réellement partisane d'un Irak uni, laïc et démocratique, le PC d'Irak est capable encore de mobiliser plusieurs milliers de militants et sympathisants dans des meetings ou commémorations historiques.


 

Sur le plan électoral, pris dans le feu des tensions et des polarisations sectaires, pénalisé par un scrutin qui valorise les grands blocs à composante ethnico-religieuse, le PC d'Irak lutte pour éviter sa marginalisation. Concourant sous la bannière de « L'Unité Populaire », il est difficile de savoir quel score a réellement obtenu le PC d'Irak lors de ces élections. Selon le peu d'informations disponibles, son score devrait être similaire à celui réalisé en janvier 2005 (0,8% et 70 000 voix). En vertu des nouvelles lois électorales en vigueur, il devrait perdre ses deux députés.


 

Dysfonctionnements et manipulation de la démocratie en Irak, bi-polarisation tout aussi inoffensive pour l'occupant que périlleuse pour l'unité Irakienne, rejet massif de la présence américaine et retrait des troupes, intégration des femmes dans la vie sociale et politique, programme des communistes pour un Irak démocratique et laic, le camarade Salam Ali dresse le portrait de l'état de l'Irak avant et après le scrutin.


 

Introduction et Traduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

 

Publié par “Nameh Mardom, organe officiel du Parti Tudeh – Iran (15 mars 2010)

 

 

 

Que pensez-vous de la nouvelle loi électorale et de l'augmentation du nombre de députés. A part le fait d'avoir opposé son veto à la candidature de Baathistes, « la Commission Irakienne Justice et Responsabilité » a-t-elle imposé d'autres restrictions sur les partis politiques ou individus participant à cette élection?


 

Les amendements à la loi électorale qui ont été adoptés par les forces dominantes au Parlement le 9 novembre 2009 étaient totalement anti-démocratiques et constituaient une violation grossière des droits des électeurs Irakiens. Les articles 1 et 3 de cette loi, en particulier, ont été conçus pour maintenir l'hégémonie et le contrôle du pouvoir politique par les forces politiques au pouvoir et perpétuer le système sectaire de répartition du pouvoir.

 

Cela va signifier une répétition de l'expérience des élections provinciales qui ont eu lieu en Janvier 2009, quand les « grands blocs » ont volé les voix de plus de 2 millions 250 000 personnes qui avaient accordé leurs voix à d'autres listes « plus petites ». Le même stratagème électoral sera utilisé par les mêmes blocs pour grappiller des sièges supplémentaires au Parlement.

 

Le nouveau Parlement comptera 325 députés (contre 275 auparavant), un tel réajustement se basant sur l'augmentation estimée de la population, au cours des 4 dernières années, jusqu'aux 32 millions de personnes que compterait le pays aujourd'hui. Cela souligne une lacune fondamentale dans le processus électoral, causée par l'absence d'un véritable registre électoral basé sur les enquêtes de recensement. Un tel recensement aurait dû avoir lieu à la fin de l'année 2009, mais a été finalement reporté. Le registre électoral des électeurs résidant en Irak se base donc sur les données du système de distribution des rations alimentaires, qui est truffé d'erreurs et exposé aux manipulations. Pour les électeurs hors d'Irak, il n'y a pas de registre électoral (avec un électorat estimé à environ 1 million 250 000 personnes), ce qui oblige les gens à s'inscrire (selon les nouvelles conditions arbitraires annoncées par la Commission Électorale) et à voter en même temps.

 

Les mesures prises par la « Commission Justice et Responsabilité », pour exclure les candidats qui ont eu des positions de responsabilité dans le parti Baath de Saadam et les organes de sécurité du régime déchu, ont déclenché une grande controverse. C'est dû au fait que le soit-disant processus de « Dé-Baathification » (qui a précédé la promulgation de la Loi Justice et Responsabilité au Parlement début 2008) a été politisé par les groupes Islamistes au pouvoir. Le résultat concret de ces mesures prises à la veille d'un scrutin a été de renforcer la polarisation sectaire, jouant ainsi le jeu des deux « grands blocs » concurrents. Cela a été exploité pleinement par leurs leaders politiques pour attiser les peurs parmi leurs membres et ainsi les mobiliser une fois de plus sur une ligne politique sectaire. Cela a permis de dévoiler au grand jour les véritables couleurs sectaires de ces forces et leurs déclarations creuses sur l'abandon de leurs positions sectaires et l'adoption d'un programme national-démocratique non-sectaire.

 


 

Près de 300 partis et groupes politiques ont formé 12 blocs se disputant les 325 sièges parlementaires. Est-ce un signe de faiblesse et de division politique? Ou cela dénote-t-il une certaine maturité dans la vie politique Irakienne qui reconnaît l'importance de l'action unitaire?

 


 

L'événement le plus important depuis les dernières élections, c'est la recomposition des forces et l'explosion des grands blocs politiques Islamistes (à la fois Chiites et Sunnites). Certains groupes au sein du camp de l'Islamisme politique ont dû abandonner leurs positions ouvertement sectaires et adopter un discours national, avec certains emprunts aux slogans des force démocratiques (ex: la coalition de Maleki 'L'État de Droit' qui en appelle à la construction d'un « État civil moderne démocratique basé sur les institutions et le droit... etc. »). La défaite du Conseil Suprême Islamique lors des élections provinciales de 2009 a également contraint sa coalition (l'Alliance Irakienne Nationale) à tenter de changer son image, en incitant quelques éléments libéraux à rejoindre ses listes en échange de promesses de sièges dans le nouveau parlement.

 

De nombreux petits groupes ont décidé, à la suite de l'amère expérience qu'ils ont faite des élections nationales et provinciales précédentes, de rejoindre des blocs plus importants avec l'espoir de rentrer au Parlement. La nouvelle loi électorale, qui a été conçue pour marginaliser et éliminer dans les faits les petites formations politiques, a également contribué à ce processus. Alors que la réduction du nombre de formations concourant pour ces élections peut être vue comme un signe d'une majorité croissante dans la vie politique Irakienne, la manipulation du système électoral en vue de perpétuer l'hégémonie continue des « grands blocs » et la main-mise sur le pouvoir politique constitue, néanmoins, un développement très dangereux qui pourrait avoir de graves conséquences sur l'avenir démocratique de l'Irak. L'étape actuelle, exceptionnelle et transitoire, dans laquelle se trouve l'Irak rend pourtant nécessaire l'expression d'une diversité politique plutôt que des politiques d'exclusion et d'hégémonie politique.

 


 

Quelle est la réaction en Irak et, en particulier, parmi les groupes religieux concernant le quota de 25% de places réservées au Parlement pour les femmes, ce qui a débouché sur 1813 candidatures féminines parmi les près de 6200 candidatures au total?

 


 

Le quota de 25% de femmes au parlement a été encore une fois adopté au Parlement sans véritable opposition, et malgré la piètre performance de nombreuses députées, en particulier celle appartenant à des partis religieux, pendant les 4 dernières années. Les militants et les organisations féministes ont mené campagne pour s'assurer que ce système de quota colle avec le système de « liste ouverte » adopté lors des dernières élections.

 

Il est important de noter que la participation des femmes lors de ces élections a été assez manifeste et caractérisé par un certain enthousiasme. C'est une indication d'une prise de conscience sociale et politique grandissante dans la société, tout comme une prise de conscience croissante parmi les femmes de l'importance de leur rôle dans la société, de la nécessité de conquérir leurs droits et de jouir des mêmes opportunités que les hommes.

 


 

Le Parti Communiste Irakien fait partie de la liste « Unité Populaire »; quels sont les propositions socio-économiques clés du programme de l' « Unité Populaire »?

 


 

La liste de l'Unité Populaire a adopté un programme détaillé qui comprenait des objectifs socio-économiques et de développement. Une version résumée de ce programme a été largement diffusée pendant la campagne électorale. Voici ici ces points principaux:

 

Objectifs sociaux:

 

  • Promulgation d'une nouvelle Loi sur le Statut Personnel pour assurer l'abolition de toutes les formes de discrimination contre les femmes, le respect de leurs droits et leur faire prendre des responsabilités dans la vie politique, économique, sociale, et offrir les conditions permettant de s'assurer de leur participation dans la vie publique.

 

  • Attention particulière aux déportés et migrants internes qui ont été contraints de quitter leurs maisons à cause du terrorisme et de la violence sectaire. Et éliminer l'héritage des campagnes criminelles contre les Kurdes Faili.

 

  • Épouser la cause de la culture et des arts, s'assurer leurs épanouissement et leur promotion, et rejeter toute tentative de restreindre la pensée et la créativité et de marginaliser les intellectuels et les gens créatifs.

 

  • Assurer une meilleure vie pour les étudiants et la jeunesse, et leur fournir toutes les conditions préalables au développement de leurs talents et à l'utilisation de leur potentiel.

 

  • Respecter l'indépendance des syndicats, associations culturelles et de toutes les organisations civiles, et leur apporter toutes les formes de soutien, afin qu'elles puissent remplir leur rôle et contribuer à la vie publique, et accélérer la mise en place d'une Loi Démocratique pour les organisations de la société civile.

 

Objectifs économiques et de développement:


 

  • Travailler pour réaliser un développement socio-économique durable, le développement des infrastructures, et la restructuration de l'économie afin de développer et de moderniser les secteurs de la production de biens et de services et de fournir les bases préalables à un progrès scientifique et technologique.

 

  • Protéger les richesses nationales, en particulier le pétrole, et compter avant tout sur l'investissement direct national dans son exploitation et sa gestion. Employer ces ressources dans le développement de l'économie nationale et atteindre la justice sociale. Et réguler le fonctionnement du secteur des hydro-carbures et accélérer la promulgation de la Loi sur le Pétrole et le Gaz.

 

  • Apporter un soutien gouvernemental aux secteurs publics, privés, coopératives et mixtes, et donner la priorité à ces entreprises nationales dans les appels d'offres, les contrats et l'investissement.

 

  • Remettre en état les installations industrielles et les usines des différents secteurs productifs.

 

  • Activer le processus de reconstruction et donner la priorité aux régions désavantagées et dévastées

 

  • Poursuivre une politique d'investissement prudente, en encourageant l'investissement et en attirant les fonds nationaux et étrangers pour contribuer au développement et à la reconstruction.

 

  • Accélérer la remise en état du secteur de l'électricité.

 

  • Prêter attention au secteur agricole et parvenir à l'auto-suffisance, garantir la sécurité alimentaire, apporter une attention toute particulière au combat contre la désertification et la sécheresse, et s'assurer que l'Irak ait une part équitable de l'eau dans la région.

 

  • Organiser le secteur commercial et le développement de mécanismes de contrôle régulant le marché afin de protéger les consommateurs, en particulier les pauvres, et d'assurer la bonne qualité des biens et des services.

 

Est-ce que l'élection s'est déroulé convenablement? Comment estimez-vous la participation populaire, et comment comparez-vous ces élections avec les dernières élections ou avec celles qui avaient lieu sous le régime de Saddam?

 


 

La participation enthousiaste du peuple lors de ces élections du 7 mars 2010, en dépit des attaques terroristes criminelles et des attentats à la bombe à Bagdad et dans d'autres régions, et la mort de 38 personnes innocentes, était la preuve manifeste de la détermination du peuple à consolider la pratique démocratique à travers le bulletin de vote, et à continuer à se battre pour un Irak pleinement indépendant et souverain, unifié, démocratique et fédéral. Le taux de participation, de 62,4%, était plus important que celui des élections provinciales de Janvier 2009.

 

Tout en insistant sur les aspects positifs, dans ces élections, de nombreuses violations ont été constatées par les observateurs y compris dans le registre électoral, la campagne électorale, le « vote spécial » (pour les forces de sécurité), le « jour de silence médiatique » (un arrêt de la campagne la veille et le jour même de l'élection), tout comme pour la question problématique des électeurs hors d'Irak, sachant que des dizaines de milliers d'Irakiens ont vu leur droit de vote bafoué.

 

De plus, en raison de la non-existence d'une loi régulant les partis politiques et leur financement, il n'y avait aucun contrôle sur le financement des campagnes électorales. Des milliards de dollars, affluant depuis l'étranger pour influencer le résultat des élections, ont été dépensés sans compter par les forces dominantes, que ce soit en finançant des publicités télévisées ou en achetant le soutien des électeurs.

 

Si on compare avec les élections sous Saddam, je dirais qu'on ne peut même pas appeler cela des élections, mais plutôt un processus fictif avec des gens qui sont forcés à porter leurs votes sur un seul candidat, le dictateur, qui avait 99% des voix.

 

 

 

Comment le résultat de ces élections pourrait peser sur la formation d'un nouveau gouvernement, le retrait des troupes étrangères, américaines en particulier, et sur les relations avec les voisins du Moyen-Orient? Cette élection peut-elle affecter la dynamique politique de notre région?

 


 

 

Étant donné qu'aucun des deux grands blocs politique ne parviendra à obtenir la majorité absolue, la formation du nouveau gouvernement sera un processus prolongé, avec des manœuvres politiques pour la formation d'une coalition gouvernementale. Tout gouvernement devra adhérer aux principes du retrait des forces Américaines tel que stipulé dans l'accord de sécurité Irak/USA (avec retrait total des troupes d'ici fin 2011). Le soutien écrasant du peuple Irakien à la fin de l'occupation et de la présence militaire étrangère, et l'élimination de son héritage, est un élément puissant qui devrait empêcher toute tentative de contourner cet accord.

 

Cela dépendra beaucoup d'une transition en douceur vers un nouveau gouvernement, du renforcement de l'unité nationale et du dépassement des tensions sectaires qui ont été délibérément attisées par certaines forces à des fins étroitement politiciennes. Cela jettera les bases pour entreprendre la reconstruction, la formation des institutions d'un État civil moderne démocratique, basé sur le principe de la citoyenneté, des droits de l'Homme et de la justice sociale. Un Irak stable, démocratique et prospère, qui vive en bonnes relations avec tous ses voisins, est essentiel pour atteindre l'objectif de paix et de progrès social pour tous les peuples du Moyen-Orient et du monde entier.

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