Le rôle de la lutte théorique

La leçon de Lénine

 

Pour un parti de militants intellectuels et d'intellectuels militants.


Notes à la marge d'un livre de Gianni Fresu

 

par Andrea Catone, historien du mouvement ouvrier et militant du Parti de la Refondation Communiste (PRC)

pour le numéro de mai-août de l'Ernesto, revue théorique affiliée au courant du même nom au sein du PRC

 

Traduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

On le sait, depuis un certain temps l'histoire du marxisme n'est plus objet de réflexion et de débat théorico-politique, les grandes questions théoriques qui ont passionné les acteurs du mouvement ouvrier dans la phase de sa constitution et de son ascension dans les dernières décennies du XIXème siècle et dans les premières du XXème siècle, ou dans la phase de consolidation du premier État ouvrier, et qui ont connu un renouveau lié aux luttes des années 1960-70, semblent aujourd'hui abandonnées, submergées par le jeu des petites phrases, les petites polémiques tacticiennes quotidiennes, qui se développent dans un langage « politicien », étouffant et passant sous silence la perspective stratégique.

 

La théorie marxiste, aussi entre les camarades les plus engagés politiquement, est considérée comme étant « en option », quelque chose à quoi on peut se consacrer, si tout se passe bien, dans le temps libre, hors de « l'activité pratique », de la politique, pendant les pauses que celle-ci nous laisse, en somme comme un moment de loisir. L'étude de la théorie n'est jamais conçue comme un moment constitutif et fondateur de l'action politique, qui sans elle deviendrait comme aveugle et manchot, privée de sa plus profonde raison d'être, avec un « communisme » qui, dans le meilleur des cas, est tout au plus déclamé et proclamé, mais pas assimilé et élaboré, avec le risque de devenir seulement une coquille vide, un drapeau qui flotte au vent dans une manifestation, une icône ou un saint. Le mépris pour la théorie au nom d'une « pratique » engluée dans les méandres des faits quotidiens n'est pas nouveau dans l'histoire du mouvement ouvrier, et rejoignait aussi le sens commun des masses, qui est, comme Gramsci nous le dit dans les Cahiers de Prison, subordonné à l'idéologie de la classe dominante. Mais justement l'histoire, désormais assez longue, du mouvement ouvrier nous enseigne que la lutte sur les terrains théoriques et philosophiques a accompagné la lutte politique – mieux: elle ont été entrelacées et intimement liées.

 

 

LENINE: IMPORTANCE DE LA THEORIE

 

 

Si quelqu'un qui a eu pleine conscience de ce qui était en jeu autour des questions théoriques, ce fut bien Lénine, qui, même dans les moments les plus tumultueux et intenses de la révolution russe, trouvait le temps et le moyen – et ici le mot « trouver » n'a rien de fortuit – de se consacrer à la théorie, à la critique; à la défense du matérialisme vis-à-vis des courants philosophiques comme l'empiriocriticisme qui avaient pénétré d'importants représentants du mouvement révolutionnaire russe (Matérialisme et empiriocriticisme, 1908), et il approfondissait le lien entre Hegel et Marx. Et de Lénine, on peut tout dire, sauf qu'il a été un « révolutionnaire de salon ».

 

Le livre de Gianni Fresu a le mérite de reposer – à contre-courant – le problème du rapport entre la lutte dans le champ théorique et la lutte dans le champ politique, en le replaçant dans l'histoire de la Seconde Internationale, jusqu'aux premières années de vie de la révolution russe et de l'Internationale communiste, illustrant le lien dialectique, en particulier dans les cas de Bernstein et Kautsky, entre l'approche théorique et la ligne politique proposée, en tant qu'elle se révèle être clairement le fruit d'une conception déterminée du monde, d'un parti-pris philosophique déterminé, qui n'est pas sans conséquences « pratiques » et qui finit par avoir une influence profonde sur le cours de l'histoire. Lénine le « praticien », le « politicien en acte », comme le définit de manière incisive Gramsci, ne s'occupait pas de philosophie à l'occasion (même s'il aimait se définir trop modestement comme un « marxiste de base »). Il s'inscrit à l'opposé d'une conception et d'une pratique – qui dans la dégénérescence du mouvement communiste s'est consolidée – d'une « division du travail » néfaste, qui confie la théorie aux « intellectuels » et le « travail politique », conçu avant tout dans son aspect organisationnel et tactique à court-terme, ou d'activité d'élu dans les entités locales, aux « politiciens », sanctionnant ainsi la réduction dégradante de la politique à la « basse cuisine » politicienne, à un « métier » séparé de la stratégie.

 

Le livre de Fresu, qui est à la fois un militant politique et un intellectuel militant, et qui avait déjà traité dans un travail précédent sur Gramsci (Il diavolo nell'ampolo) le problème de la réduction de la politique à un métier (qui est quelque chose de bien différent du « révolutionnaire professionnel » léninien), avec la formation d'une « couche politique » autonome et séparée de la classe ouvrière qu'elle aurait dû représenter – est actuel aussi pour cela, parce qu'il s'inscrit en porte-à-faux par rapport à cette division de rôles entre intellectuels, « fleurs bleu » à l'occasion, et « politiciens-praticiens » qui savent « mettre la main à la pâte ».

 

 

LA THEORIE EST PRATIQUE

 

 

Lénine, « le plus grand penseur que le mouvement ouvrier révolutionnaire de Marx n'ait jamais connu », selon une célèbre expression de Lukacs (qui est défini à son tour par Guido Oldrini, dans un livre important dont cette revue s'occupera dans un des prochains numéros, « le penseur marxiste le plus important du XXème siècle »), est philosophe-militant et militant-philosophe. Ce qui, dit en d'autres termes, signifie qu'il ne sépare pas et n'oppose pas « théorie » et « pratique », entendus selon le binôme traditionnel de la « pensée » et de « l'action », mais conçoit l'activité théorique, l'engagement, la prise de position, la lutte sur le front idéologique et culturel, comme pratique. Le maintien de la division entre « théorie » et « politique » est au contraire fonctionnelle au maintien et à la consolidation de l'hégémonie de la classe capitaliste dominante, au maintien des dominés dans leur position de dominé.

 

Cette question est au centre de la réflexion de Gramsci, qui se pose lucidement le problème, déjà ouvert nettement dans l'Internationale communiste, de doter le prolétariat de sa propre conception du monde autonome, d'élaborer et de développer sa propre philosophie, et de faire en sorte qu'elle devienne le patrimoine des masses et non d'une petite élite intellectuelle, donnant lieu à « un progrès intellectuel de masse ». Ici on décèle sa redécouverte et sa réévaluation d'Antonio Labriola le seul qui, dans le mouvement socialiste de la fin XIXème siècle et du début XXème siècle avait posé avec force la question d'une Weltanschauung du prolétariat.

 

Ce qui, toutefois, ne signifie pas du tout faire table rase de toutes les philosophies précédentes, ni « jeter à l'eau la philosophie », comme l'affirmait le titre d'un article polémique (publié en 1922 dans la revue soviétique Pod zna - menem marksizma: Sous la bannière du marxisme), qui exprimait une tendance, diffuse dans une certaine partie du prolétariat russe, l’idée d'une césure radicale avec toute l'histoire passée et d'un renouvellement absolu, d'une nouvelle naissance, d'une palingénèse complète; tendance extrémiste et destructrice, contre laquelle Lénine a conduit une bataille théorico-politique résolue, répétant que le marxisme ne naît pas par parthénogénèse, mais est le fils des philosophies les plus avancées et des sciences du XVIIIème et XIXème siècle. Comme il l'a écrit dans un texte célèbre destiné à avoir une longue histoire: Les trois sources constitutives du marxisme, publié en 1913 et proposé dans la Russie post-révolutionnaire pour la formation des militants, « la doctrine de Marx (…) est complète et harmonieuse, et donne aux hommes une conception intégrale du monde, qui ne peut se concilier avec aucune superstition, avec aucune réaction, avec aucune défense de l'oppression bourgeoise. Le marxisme est le successeur légitime de tout ce que l'humanité a créé de mieux durant le XIXème siècle: la philosophie allemande, l'économie politique anglaise et le socialisme français (...) ». Philosophie classique allemande: la pensée dialectique d'Hegel imprègne, selon Lénine, tout le travail de Marx, au point que l'on ne peut pas vraiment comprendre le Capital sans avoir étudié la Science de la Logique d'Hegel.

 

La dialectique d'Hegel constitue un enjeu fondamental, elle doit être étudiée de manière systématique, comme Lénine ne cesse de le recommander aux militants et aux rédacteurs de la « Revue du matérialisme militant ».

 

 

LE REVISIONNISME DE BERNSTEIN

 

 

La bataille pour une conception dialectique et autour de la dialectique traverse l'histoire du mouvement ouvrier et du marxisme aux XIXème et XXème siècle et une des questions – si ce n'est la question centrale – que traite frontalement le livre de Fresu, dont le sous-titre est, ce n'est pas un hasard, « Dialectique et déterminisme dans l'histoire du mouvement ouvrier ».

 

Cela nous est démontré par le fait que dans les débats de la II nde Internationale « révisionnisme » philosophique – avec le retour à Kant » et l'abandon d'Hegel – et « révisionnisme » politique – avec la remise en cause du projet révolutionnaire de Marx au nom d'une stratégie réformiste – vont de pair. Quand nous parlons de « révisionnisme » la pensée s'oriente immédiatement vers le représentant le plus significatif et important de ce courant dans la social-démocratie allemande et dans toute la II ndee Internationale,Edouardrd Bernstein, qui le théorise et l'ordonne de la manière la plus cohérente – et, tout compte fait, non dépassé par les épigones révisionnistes successifsifs, jusqu'aux bégaiements incohérents de notre présent immédiat – dans son œuvre la plus célèbre, Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie allemande, qui reprend et complète une série d'articles publiés dans la prestigieuse revue Neue Zeit entre 1896 et 1898.

 

Le père de tous les révisionnismes œuvre, à l'intérieur en partie du cadre marxisme lui-même, mais amputé et mutilé de ses éléments révolutionnaires essentiels, à la démolition radicale du marxisme, qu'il cherche à conduire dans le lit de l'évolutionnisme réformiste, d'une conception et d'une politique bourgeoise de gauche, subordonnée à la classe dominante, rejetant toute proposition de bond révolutionnaire.

 

En se basant sur la faiblesse évidente de la naïveté du messianisme révolutionnaire, qui croyait mécaniquement en l'écroulement imminent de la société bourgeoise par le simple développement des forces productives, tandis que le capitalisme démontrait une capacité unique à se régénérer sous d'autres formes (capacité qu'il a déployé et affiné successivement à travers les crises et révolutions du XXème siècle), et en jouant sur le jugement erroné des possibilités de développement dans le temps du mode de production capitaliste, auquel on prévoyait un essoufflement rapide, il accuse le matérialisme historique d'apriorisme, qui poserait en absolu le rôle de la base économique matérielle, des rapports de production et des forces productives, « comprimant la pensée dans une camisole de force ». Bernstein accuse d'utopisme la perspective révolutionnaire et attribue explicitement à la dialectique hégélienne la responsabilité d'avoir conduit Marx et Engels à penser, dans le Manifeste du parti communiste de 1848, le renversement révolutionnaire de la société bourgeoise dans la société communiste, le passage d'une forme de production qui, sous contrôle et direction bourgeoises, avec des rapports de propriété bourgeois, se révélait toutefois de plus en plus en contradiction avec son caractère social, à la socialisation des moyens de production, à l'instauration de rapports de production communistes.

 

C'est la conception dialectique de l'histoire qui permet de penser la révolution, le dépassement/abolition (Aufhebung) de la société bourgeoise par la société communiste, ce qui ne signifie pas – encore une fois! - effacement et éradication intégrale du passé, des forces productives accumulées, mais développement révolutionnaire de celles-ci. Bernstein ne veut pas concevoir la dialectique, la contradiction dialectique qui permet à Marx de définir dans son œuvre de maturité le capital « comme la contradiction en procès ». Le rapport de causalité établi dans le Manifeste entre les conditions avancées de la civilisation européenne et la révolution prolétarienne constituait pour Bernstein une « autosuggestion historique digne d'un visionnaire »: la dialectique hégélienne, la « logique hégélienne de la contradiction » constituait « l'élément le moins fiable de la doctrine marxiste, l'obstacle qui empêchait toute considération cohérente de la réalité », ce qui en dernier lieu se traduit par le postulat positiviste et anti-dialectique des « faits » en tant que tels (mais tout « fait » implique une corrélation avec d'autres « faits » et la manière dont une telle corrélation se construit n'est pas du tout indifférente ou « objective »)

 

 

LE MOUVEMENT EST TOUT…

 

 

La négation du bond révolutionnaire pousse Bernstein à concevoir le développement de la démocratie politique (le suffrage universel étendu à toutes et tous les citoyens était encore à venir) comme opposé à celui du capitalisme: la conquête de l'égalité des droits politiques aurait, selon lui, résorbé naturellement (c'est-à-dire par évolution spontanée) les inégalités économiques et les antagonismes de classe (effaçant en cela justement le rapport dialectique entre structure et super-structure, le cœur de la critique marxienne de l'économie politique).

 

L'approche de Bernstein se prétend absolument anti-dogmatique, basé seulement sur les « faits », sur l'expérimentation, sur une démarche à tâtons, au nom du rejet du dogmatisme, du scolastisme, de la tradition théorique socialiste qu'il considère un « poids oppressant », un frein qui entrave le développement (combien de fois encore après Bernstein cette critique révisionniste contre Marx a revu le jour, pour en évacuer toute la charge révolutionnaire? Combien, encore récemment, n'ont répété que les communistes ont les yeux tournés vers le passé, sont attachés à leur passé, tandis que devant nous un avenir radieux s'annonce?). « Ce que nous appelons communément l'objectif final du socialisme pour moi n'est rien, le mouvement est tout »: la phrase célèbre et célébrée à l'envie de Bernstein trouve un écho parmi ses épigones qui confondent volontairement critique juste du dogmatisme avec sa négation opportuniste et sans principes d'une perspective et d'une fin conscientes qui orientent l'activité organisée du parti du prolétariat, faisant du mouvement pour le mouvement, du mouvement une fin en soi, l'objectif de l'action politique.

 

Positions qui ont été prédominantes dans les dernières années dans la « gauche » et dans le PRC et qui ont puissamment contribué à sa dégénérescence et sa fragmentation (la démonstration encore une fois que la théorie joue un rôle fondamental dans l'action politique).

 

La révision de Marx, l'idée de « le mettre au placard », comme il y a un siècle (et encore aujourd'hui...) c'était à la mode de l'affirmer chez certains courants de gauche, fait partie de l'affrontement politique et a de lourdes conséquences sur la politique de la social-démocratie de la Seconde Internationale. Malgré une position initiale correcte de Kautsky, le parti allemand a glissé de plus en plus vers une politique favorable à l'expansion coloniale (avec tout le bagage justificationniste qui en est le corollaire, comme action pédagogique et civilisatrice de l'Occident vers les peuples encore arriérés dans leur développement historique, le fardeau de l'homme blanc et ainsi de suite) et des politiques social-chauvines et social-impérialistes, qui connaîtront leur acmé tragique dans le vote au Bundestag, en août 1914, pour les crédits de guerre, marquant en même temps la fin de la Seconde Internationale dans le grand carnage de la Première guerre mondiale qui a emmené les prolétaires d'une nation à s'entre-tuer avec les prolétaires d'une autre nation, renversant le mot d'ordre socialiste traditionnel « prolétaires de tous pays, unissez-vous! » dans une pratique terrible, au service du grand capital, de prolétaires du monde entier qui s'égorgeaient mutuellement. Seul Lénine et les bolchéviques et quelques troupes minoritaires menées par la révolutionnaire Rosa Luxembourg, se sont mobilisés avec lucidité et détermination contre la guerre impérialiste. Ce n'était certainement pas un hasard: la critique de la guerre impérialiste venait de ceux qui s'étaient opposés, avec rigueur théorique et passion politique, à la dérive révisionniste, qui était en même temps théorique et politique.

 

 

SYNDICAT ET PARTI

 

 

Un des grands problèmes qui continuent à être au centre du mouvement ouvrier n'est pas étranger, de manière plus ou moins indirecte, à la position que l'on adopte vis-à-vis de dialectique de Hegel et de Marx.

 

Pensons par exemple à une question qui est devenue cruciale dans les pays capitalistes, et en particulier en Italie, où les salaires et les contrats de travail des salariés ne cessent de se dégrader depuis vingt ans: le rôle du syndicat, le rapport entre syndicat et parti politique, la fonction et les conditions de la grève politique de masse. Le révisionniste Bernstein sépare nettement syndicat et parti socialiste, assigne au premier le seul rôle de défenseur des intérêts économiques, l'enfermant dans une sphère étroitement économique qui est toute comprise dans les limites de la société capitaliste, qu'il ne peut pas et ne veut pas dépasser, et laisse la classe ouvrière dans son rôle subalterne et économico-corporatif, ne se posant pas le problème de la transformer en une classe unie capable de permettre le passage à un nouveau mode de production. Cette conception de la séparation entre syndicat et parti a été reprise et amplifiée il y a quelques années avec cette critique – apparemment de gauche, en tant qu'elle revendique l'autonomie pleine et totale des militants ouvriers adhérents au syndicat – qui est une critique de la conception communiste du syndicat comme « courroie de transmission » de la politique prolétarienne. Contre Bernstein qui défend une conception trade-unioniste du syndicat étroitement économique et corporatif, intervient à la fin du XIXème siècle l'autre grand représentant de la social-démocratie allemande, Karl Kautsky, alors sur des positions « orthodoxes » pour affirmer le rôle de la classe ouvrière comme classe universelle, défendant la valeur de la lutte politique et également de la grève politique. Mais Kautsky, qui a toujours eu des difficultés avec la dialectique, ne conçoit pas la possibilité – dialectique – d'un syndicat qui soit le défenseur des intérêts économiques des travailleurs et, en même temps, un organe de masse, différent du parti, qui contribue à l'affirmation de la politique révolutionnaire, et puisse être encore, après la conquête du pouvoir politique de la part du prolétariat, un acteur de la construction du socialisme.

 

Anarcho-syndicalisme et trade-unionisme ne sont que les deux faces de la même pièce étrangère à la dialectique, les deux sont unilatéraux, l'un en substituant au parti de la classe ouvrière le syndicat, l'autre, en se limitant au rôle étroitement économique: ils ne saisissent pas la totalité des processus. Lénine dans les thèses du IIIème congrès de l'Internationale communiste, comme dans ses écrits précédents, a traité la question du rapport entre syndicat et parti et a théorisé le rôle des soviets comme nouvelle création du prolétariat et dépassement dialectique de la dichotomie entre économie et politique dans le syndicat.

 

 

OPPORTUNISME ET SECTARISME

 

 

Lénine a adopté la même approche vis-à-vis des deux tendances, des deux manières de se positionner par rapport à l'action politique, qui se présentent souvent sous la forme d'un couple de termes apparemment opposés: sectarisme et opportunisme, les deux écueils, Charybde et Scylla, qui emmènent le mouvement ouvrier à sa perte. L'opportunisme n'est pas stigmatisé par Lénine comme une maladie morale contre laquelle il faudrait lancer l'anathème. Il cherche ses bases objectives, parmi lesquelles il identifie également l'effet corrupteur des institutions parlementaires, où les individus sont élus sans mandat impératif. Les tendances opportunistes – comme la renonciation, même si elle est dissimulée, au but final de la révolution et les compromissions au sein de la société bourgeoise, dont on devient un point d'appui, les leaders d'opinion de la classe ouvrière – sont une donnée immanente au mouvement ouvrier, dont les causes sont à chercher dans la place occupée – également dans la lutte de classe à l'échelle internationale – dans la société bourgeoise. C'est un facteur de corruption permanent, inéluctable, contre lequel on peut chercher des antidotes – qui sont surtout la manière dont on structure le parti, le lien étroit entre parlementaires ou élus locaux et parti, et entre les directions et la base du parti, en évitant que naisse un parti des élus, ou des parlementaires – mais que l'on ne peut pas éliminer et contre lequel ce ne sont pas tellement les grands appels moralisateurs qui comptent, mais plutôt les mesures que l'on prend, la manière dont on organise le rapport entre le parti et les masses. Et, last but not least, la conception philosophique dont sont armés les militants du parti. Le sectarisme est l'autre écueil qui peut emmener le parti ouvrier à sa parte, c'est la négation du parti de masse proposé par le IIIème congrès de l'Internationale Communiste, de la politique du front uni, de l'alliance des classes dominées sous la direction du prolétariat. C'est la réponse unilatérale à l'opportunisme. Lénine combat résolument les deux tendances: opportunisme et sectarisme extrémiste sont condamnés en même temps. Bataille sur deux fronts, comme contre le dogmatisme et le révisionnisme: en même temps. La conception dialectique lui permet cette approche. Il y a chez Lénine un refus explicite du blanquisme, de l'insurrection des petits groupes, de la prise de pouvoir par des conjurés, du terrorisme des populistes (narodniki).

 

Mais, dans le même temps, Lénine lutte résolument contre le gradualisme réformiste, et il a la capacité de « penser la révolution », comme l'écrit Georges Labica, de la penser comme un processus, non pas comme un coup immédiat, et encore moins comme un coup de main – même si les coups de mains font aussi partie de la lutte politique ou militaire. La célèbre affirmation léninienne de l'analyse concrète de la situation concrète, si elle est explicitement une critique de toute approche purement livresque (la philosophie dialectique est toute autre chose que la récitation religieuse de quatre formules répétées comme un dogme qui serait applicable indifféremment à tout moment et en tout lieu) est tout autant totalement étrangère à n'importe quelle approche emprico-positiviste, qui s'inscriraitt dans la logique d'une pratique qui serait une fin en soi. La reconstruction du parcours politique et philosophique de Lénine réalisée par Fresu offre de nombreux autres pistes de réflexion sur fond de crise de la IInde Internationale et d'ouverture d'une nouvelle phase dans l'histoire de l'humanité commencée avec la grande révolution d'Octobre et la constitution de la II nde Internationale communiste. Et, évidemment, certaines questions complexes et difficiles restent ouvertes, comme celles autour du matérialisme philosophique, du matérialisme dialectique, de la dialectique matérialiste auxquels le troisième chapitre est consacré. Ces questions toutefois ne sont pas mises de côté (nous essaierons d'y revenir dans une prochaine occasion) justement en vertu du rôle, essentiel dans la lutte politique du prolétariat, que Lénine et la plus grande tradition communiste attribuent à la bataille des idées, à l'élaboration d'une conception autonome du monde.

 

Gianni Fresu,

Lenin lettore di Marx,

La città del sole, Napoli, 2008

Site de l'Ernesto: http://www.lernesto.it/

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