L'Social Europeillusion de l'Europe sociale

 

Traduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



par Alex Gordon, secrétaire du syndicat des cheminots britanniques RMT

 

 

La brochure, publiée avec le soutien de la Commission européenne, réunit toute un panel d'auteurs des milieux universitaire, juridique, syndical et patronal qui avancent des arguments en faveur de l'Europe sociale. Sa thèse centrale est que les règles communes au sein du marché unique de l'UE pour la « libre circulation » du capital, des biens et des services devraient valoir aussi pour le travail.

 

Le dernier plaidoyer du TUC pour l'Europe sociale tombe à un bien mauvais moment, et semble nous rappeler cette vieille chanson : « A part ça, tout va très bien Madame la marquise ? »

 

Les députés Grecs sous la menace de la Commission et de la BCE de mettre la Grèce en faillite ont voté la baisse de 23% du salaire minimum, la suppression de 150 000 emplois publics et la diminution des retraites.

 

Au Portugal, plus de 300 000 manifestants ont envahi la place du Palais à Lisbonne pour ce qui fut la plus grande manifestation de ces trois dernières décennies pour accueillir la troïka venu soutenir les mesures d'austérité au Portugal.

 

« Nous basons notre analyse sur les souffrances quotidiennes des travailleurs », a déclaré le secrétaire-général de la CGTP Arménio Carlos à ses syndiqués qui scandaient : « Le FMI ne dictera pas sa loi ici ! »

 

« Nous devons intensifier la lutte », a-t-il ajouté, et les syndicats prévoient une nouvelle vague de manifestation dans le pays et une grève générale pour le 22 mars.

 

Le TUC britannique, de son côté, laisse croire que ce les mêmes institutions qui imposent l'austérité actuellement en Irlande, au Portugal, en Grèce, en Espagne devraient être privilégiées pour, selon le terme de lord John Monks « affronter la crise économique en forgeant de nouveaux pactes sociaux entre gouvernements, patrons et syndicats »afin de faire porter le fardeau de la crise sur l'ensemble des couches de la société.

 

En réalité, les réalisations de l'Europe sociale sont bien limitées. La Directive sur le temps de travail fut introduite pour augmenter le temps de travail légal de 35 heures en France à 48, une Directive sur l'égalité des salaires a suivi les pas de la Loi sur l'égalité des salaires de Barbara Castle en 1970, la Directive sur les agences d'intérim a été dévoyée par les patrons au nom de la 'dérogation suédoise', permettant de refuser l'égalité de traitement pour les travailleurs temporaires, et la consultation promise au niveau des Comités d'entreprise européens ont clairement échoué à endiguer la tendance à la perte d'emplois dans toute l'Europe.

 

Lord John Monks reconnaît que l'agenda social de l'UE est mince. Si c'était le seul problème, on pourrait dire que ce serait comme si l'on mettait du rouge à lèvres à un cochon.

 

Cependant, comme un autre contributeur, le professeur Catherine Barnard le souligne, le but du traité de Rome de 1957 était de créer un marché unique avec liberté de circulation des biens, des personnes, des services et du capital. « Il considérait donc le travail, avant tout, comme une ressource productive à qui la liberté de circulation s'appliquait ».

 

Il s'agit en réalité d'un modèle anti-social où les droits sociaux des travailleurs sont autant d'entraves à la liberté du commerce – une vision qu'un patron du 19ème siècle aurait partagé.

 

Pendant ce temps, la législation nationale protégeant les droits syndicaux et ouvriers a été attaquée par une succession de décisions de la Cour de justice européenne appliquant les « quatre libertés fondamentales » du Traité européen non seulement aux Etats mais aussi aux syndicats.

 

L'action collective, peu importe qu'elle soit conforme aux législation et constitution nationales, est une entrave à la liberté de circulation.

 

Des mémorandums signés entre l'UE et l'Irlande, le Portugal et la Grèce ont conditionné les plans de renflouement à la suppression des négociations collectives pour les salariés du public, et ont été utilisés par le gouvernement Irlandais en 2011 comme prétexte pour diminuer le salaire minimum d'1 euro par heure.

 

Les Conservateurs et les Démocrates n'ont pas été en reste et se sont révélés de « bons européens » en mettant en place l'austérité de l'UE.

 

Comme le souligne le professeur Barnard, « ils s'en sont servis comme d'un prétexte pour engager certaines réformes du travail, par exemple en augmentant le seuil d'ancienneté de un à deux ans avant de pouvoir engager une plainte pour licenciement abusif, et retirant potentiellement le droit à déposer une plainte pour licenciement abusif à tous ceux employés dans des micro-entreprises. »

 

Comme l'explique Lord Monks, l'idée d'Europe sociale remonte à Jacques Delors, le ministre des Finances du président Mitterrand dans les années 1980, qui a conduit l'échec de la relance keynésienne de l'économie Française.

 

En concluant que la social-démocratie devait épouser la conception du marché, Delors devint président de la Commission européenne en 1985, une période marquée par la défaite historique du mouvement ouvrier organisé en Europe.

 

Le Keynésianisme d'après-guerre se concentrait sur le plein emploi et l'augmentation des salaires. Sous le modèle de Delors, tout cela fut remis en cause et remplacé par des politiques mettant l'accent sur la stabilité des prix – une inflation faible – plutôt que sur la création d'emplois, se concentrant sur la modération salariale et la réforme du marché du travail comme principale voie pour maintenir la compétitivité.

 

En Italie et en Allemagne, ce changement a été mis en œuvre par le biais d'accords corporatistes. En Grande-Bretagne, un affrontement direct s'est produit entre le mouvement ouvrier et l’État dans les années 1980.

 

La privatisation et la libéralisation des marchés financiers dans toute l'Europe ne sont survenues que comme conséquence de décisions prises par des gouvernements nationaux.

 

Les pays leaders de l'Europe sociale, telle que l'Allemagne et les Pays-Bas, ont compté sur des modèles de croissance anti-sociaux.

 

En Allemagne, la modération sociale pratiquée par les syndicats et favorisant les industries d'exportation a été décisive dans le succès obtenu par le pays depuis la crise des années 2000.

 

Des politiques similaires ont été mises en œuvres aux Pays-Bas, le pays avec le plus faible taux de chômage en Europe mais aussi avec la plus forte proportion de travailleurs en contrat temporaire et en CDD.

 

Ce modèle de croissance a créé des tensions entre Etats-membres capables de réaliser des dévaluations compétitives internes et ceux dans la périphérie de l'eurozone – comme l'Irlande – où une croissance boostée aux crédits a conduit à une hausse des salaires.

 

L'union monétaire Européenne est une extension de cette Europe anti-sociale, empêchant les pays d'utiliser la dévaluation monétaire comme moyen de retrouver une compétitivité, toutes les pressions ont été reportées sur les marchés du travail. Désormais avec toutes ces ressources immobilisées dans les renflouements des banques, c'est le dur retour à réalité.

 

Le TUC participe à un débat tout à fait actuel, alors que les syndicalistes de toute l'Europe choisissent de combattre les mesures d'austérité de l'UE et l'idéologie néo-libérale soutenus par les institutions de l'UE.

 

Hélas, leurs conclusions ne sont pas seulement fausses, elles nourrissent de dangereuses illusions.

 

Au lieu de fantasmer sur d'éventuels pactes entre partenaires sociaux, le TUC devrait tirer des leçons de syndicats de lutte, comme la CGTP au Portugal.

 

Et pendant qu'Athènes brûle, ils se bercent d'illusions.

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