196274-rues-johannesburg-ete-envahies-grevistesLa grève des travailleurs des services publics: premières impressions sur la plus grande grève de l'histoire sud-africaine

 

par Thobile Ntola, président de la SADTU (Syndicat des enseignants démocratiques d'Afrique du sud)



Dans la revue Unsembezi, revue du PC d'Afrique du sud, numéro de septembre



Traduction AC http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



« La grève ne portait pas seulement sur les salaires, mais a soulevé aussi des interrogations sur l'organisation des services publics »

 

Tout d'abord, pour clarifier les choses, ceci est avant tout une première analyse de la grève de 2010 et la lutte est toujours en cours. En l'état actuel des choses, les membres du Syndicat des enseignants démocratiques d'Afrique du sud (SADTU) ont rejeté l'offre actuelle du gouvernement. La grève a été suspendue en l'attente d'un accord ultérieur avec les employeurs et les syndiqués. SADTU et COSATU mèneront à n'en pas douter une analyse bien plus approfondie de la grève, une fois celle-ci achevée.

 

La grève ne porterait pas seulement sur les salaires, mais a soulevé aussi des interrogations sur l'organisation des services publics, la prestation de ces services. Même quand nous défendons le niveau de vie de nos syndiqués, nous devons constamment rappeler leur rôle dans la prestation de services de qualité pour les pauvres et la classe ouvrière. Les patrons, les ministres et les leurs, n'utilisent pas ces services publics: ils s'appuient sur la santé, l'éducation et la sécurité privée. C'est un problème, car ils n'ont aucun intérêt personnel immédiat dans l'amélioration des services publics.

 

La grève a souligné les inégalités massives dans ce secteur et dans tout le pays, désormais officiellement la société la plus inégale du monde.

 

Ces contradictions sont aiguisés par les nouvelles quotidiennes sur la corruption, les « tender-preneurs » [entrepreneurs vivant de contrats publics obtenus grâce à leur collusion avec les pouvoirs publics], et les dépenses publiques ostentatoires et inutiles. Quand les Ministres disent qu'il n'y a pas d'argent pour les travailleurs du service public, personne ne les croit.

 

Le logement a été un des problèmes majeurs posés par cette grève. La plupart des travailleurs du service public gagnent trop pour être admissible aux logements RDP (logements sociaux à loyer modéré), mais pas assez pour s'insérer dans le marché de l'immobilier et obtenir les prêts nécessaires. Ainsi, la revendication d'une augmentation de l'allocation-logement qui n'a pas été revalorisée depuis plusieurs années.

 

Les syndicats étaient très conscients du fait qu'ils négociaient dans le sillage d'une récession mondiale majeure avec de graves conséquences sur l'emploi et les recettes du gouvernement. Les revendications syndicales n'étaient pas exorbitantes – d'abord de 12%, que nous avons rabaissé à 8,5%, le minimum acceptable. Rappelons-nous qu'au même moment des accords sont signés dans le privé sur une base de 8-10% voire au-delà. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase pour les travailleurs, c'est quand l'État s'est montré dispos à offrir ces accords ré-évalués aux employés du secteur para-étatique, tout en les refusant aux fonctionnaires.


 

Négociations dans le public


 

La grève était seulement une des dernières options pour les syndicats, et beaucoup ne l'ont sûrement pas vu venir. Nous avons commencé le processus de négociations en octobre 2009. En tant que syndicats patriotiques membres de la COSATU, nous avons reporté notre grève à après la coupe du monde. Même à ce moment-là, nous avons essayé d'appliquer une pression limitée, à travers des arrêts de travail d'un jour et des manifestations. A partir du moment où l'État n'y a pas répondu, les travailleurs ont affronté cette démonstration d'arrogance par une action de grève.

 

Une tendance se dégage dans les grèves récentes dans les services publics. Nous commençons par une longue accumulation de négociations avançant extrêmement lentement, aboutissant à une impasse et au conflit pur et simple et à une longue grève qui se termine habituellement avec des concessions minimales afin que personne ne soit satisfait, et ensuite le processus se répète encore et encore.

 

Il y a des contraintes structurelles sous-jacentes qui pèsent sur le processus de négociations collectives dans le secteur public. Premièrement, le budget gouvernemental réservé pour les travailleurs du service public est fixé indépendamment de – et avant – la conclusion du processus de négociations. Cela met une pression colossale sur les parties, avec des négociateurs gouvernementaux ayant peu de marge de manœuvre, pour les négociateurs du syndicat et du mouvement ayant l'impression de parler à un mur. On doit régler ce problème en alignant le calendrier des négociations sur le processus de fixation des budgets. Et nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d'accords échelonnés sur plusieurs années. Nous serons de retour à la table des négociations pour l'année prochaine très bientôt

 

Un problème, une fois la grève commencée, est que l'employeur se fait rare. Les négociateurs du gouvernement n'ont aucun mandat et ont à rendre des comptes à leurs mandataires. Le problème est que les mandataires/dirigeants consistent en un comité ministériel qu'il est difficile de rencontrer et qui ne fixe pas comme priorité la résolution négociée de la lutte.


 

La grève


 

Ce fut probablement la plus grande grève de l'histoire sud-africaine en termes de journées de travail perdues. L'unité fut atteinte à un niveau sans-précédent parmi les différents syndicats représentant les 1,3 millions de travailleurs du secteur, indépendamment de leur fédération, leur race, leur appartenance politique ou de leurs intérêts sectoriels différents (ex: entre travailleurs salariés et libéraux). Ce n'était pas une mince affaire.

 

Nous avons été capables de mobiliser, avec un soutien considérable des syndicats du secteur privé avec la menace d'une journée de grève générale par la COSATU si l'État n'avait pas revu à la hausse son offre. De la même manière, nous avons reçu le soutien de certaines organisations religieuses et de l'opinion publique.

 

Pour la première fois, les hôpitaux étaient fermés, et les forces de police et de sécurité se sont joints avec enthousiasme à l'action. Le fait qu'il n'y ait toujours pas d'accord sur les niveaux de service minimum, comme la loi l'oblige, doit être imputé à l'employeur qui a refusé de signer les accords négociés – s'en servant dans une tentative de priver les travailleurs des secteurs de la santé et de la sécurité du droit de grève. Une solution doit être trouvée très vite afin de s'assurer que des services véritablement essentiels soient maintenus pour les pauvres et les travailleurs qui ont besoin de ces services.

 

La grève a été caractérisée par des hauts niveaux de mobilisation et de militantisme, en dépit de la violence policière et des tentatives de l'État de criminaliser les grévistes en se servant des Tribunaux spéciaux. Quand certains grévistes ont employé des méthodes violentes, les directions syndicales sont rapidement intervenues pour reprendre le contrôle de la situation.

 

Le projet « Lead SA » [« mouvement citoyen » indépendant des partis, et critique envers l'alliance menée par l'ANC, à forte couverture médiatique] promu dans les médias s'est révélé être un projet de droite typique des classes moyennes quand il s'est occupé du recrutement de travailleurs jaunes durant la grève. Nous allons devoir être vigilants en combattant ces différentes initiatives anti-syndicales.

 

Pendant que les grèves des travailleurs du public tendent à être amères – en partie lié aux limites structurelles posées par le processus de négociations dans le secteur – l'hostilité envers les Ministres et le gouvernement était palpable. Il ne fait aucun doute que le traitement de l'affrontement par l'employeur a alimenté ces tensions: désinformations publiées par les médias, déclarations fausses et provocatrices des Ministres ont probablement mis de l'huile sur le feu et prolongé la lutte et braqué les grévistes.


 

Les avancées


 

Bien que les syndiqués aient rejeté l'offre, il y a eu de réelles avancées puisque l'offre initiale des employeurs était de 5,2%. Cela comprend:

 

 

  • une offre ré-évaluée de 7,5% d'augmentation de salaire;

 

  • une allocation-logement supplémentaire de 300 rands;

 

  • un accord pour la avancer la date de la mise en place de l'accord salarial du 1er juillet au 1er mai 2011, et au 1er avril 2012;

 

  • un accord pour introduire le nouveau programme pour le logement le 1er avril 2011;

 

  • un engagement à l'universalisation des aides aux soins médicaux le 1er décembre 2010.

 

Les syndicats poussent également pour un contrôle ouvrier plus important sur le programme gouvernemental de soins médicaux (GEMS).


 

L'Alliance


 

Aucune grève n'est a-politique. Implicitement, elles remettent en question les rapports sociaux existants. Une grève du public dresse les travailleurs contre le gouvernement en tant qu'employeur. Quand le gouvernement se résout ouvertement à ne pas satisfaire les besoins des travailleurs et des pauvres, la grève est politique.

 

Même si les commentateurs font toujours des prédictions prématurées sur l'effondrement de l'Alliance, il ne fait aucun doute que cette grève a mis à rude épreuve l'Alliance. Il y a une déception généralisée vis-à-vis du manque de progression vers une vie meilleure pour tous. Et ce sentiment est alimenté par le luxe ostentatoire dans lequel vit le gouvernement confronté aux appels à se serrer la ceinture lancés aux travailleurs.

 

Nous n'acceptons pas non plus la suggestion de l'ANC selon laquelle la COSATU ne devrait pas participer aux négociations dans le service public. La confédération est le bouclier des travailleurs. Sa raison d'être est d'aider, de guider, de soutenir et d'apporter une solidarité aux travailleurs en lutte. Ce qui est fait avec le consentement et au nom des syndiqués.

 

Pour ce qui est du SACP, il y a eu des inquiétudes exprimées selon lesquelles le Parti ne se faisait pas assez entendre. En tant que SADTU, il est évident pour nous que le Parti n'a pas seulement soutenu les travailleurs, mais était présent sur le terrain dans chaque province. Cela dit, je pense qu'il serait utile d'avoir un débat sur l'évolution de la ligne du Parti et en particulier si les dirigeants du Parti peuvent être au gouvernement sans compromettre leur rôle d'avant-garde de Parti dans la lutte des classes.

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