dohaImpérialisme et Agriculture



La conspiration de Doha



par Joao Vieira, agriculteur, membre de la Commission nationale de l'Agriculture du Comité Central du PCP (Parti communiste portugais)



Traduction JC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/


 

Tant que je n'ai pas l'inspiration pour coucher sur le papier mes réflexions et mon expérience sur les transformations qui touchent l'agriculture en ces temps de mondialisation capitaliste, je regarde fixement la main qui tient le stylo, la même qui hier encore tenait l'araire de type romain, qui travaillait le champ qui nous nourrit et nous donne encore de la force pour transformer le monde.


 

Tout cela pour dire mon attachement profond à la terre, que ce soient dans ses dimensions écologiques, économiques et sociales. En fin de compte, je suis un romantique qui s'ignorait, jusqu'au jour où le Commisaire à l'Agriculture, Franz Fischler, me l'a lancé en pleine figure dans un comité consultatif de la PAC (Politique Agricole Commune), dans une de ces réunions où le Commissaire expose en quelques minutes les objectifs de la Commission et où il est rarement contredit pour la simple et bonne raison que ceux qui sont là sont d'accord avec ces objectifs. Mais comme il y a toujours une voix pour dire non, j'étais là ce jour-ci et j'ai osé lui dire que sa réforme allait aboutir à la destruction du monde rural, que ce dont nous avions besoin, c'étaient d'autres politiques avec des prix justes pour les producteurs, pour sauver les nombreux agriculteurs venant de régions différentes. Surpris et fâché car personne n'aime qu'on vienne gâcher un scénario trop bien ficelé, il a balayé l'accusation en se contentant de dire que j'étais un romantique. Franz Fischler a été du reste le Commissaire qui a le plus sacrifié l'agriculture aux objectifs de la mondialisation capitaliste, qui en Novembre dernier ont connu un nouvel épisode avec un nouveau sommet de l'OMC. Pour tenter de clore le cycle de négociation de Doha (*) sur la libéralisation totale des échanges agricoles et ouvrir, enfin, les autoroutes du « libre commerce », de l' « économie de marché » comme le disent publiquement les valets de ce système qui n'osent pas l'appeler capitalisme, car celui-ci est encore trop mal vu dans l'opinion.


 

Pourquoi Doha?


 

Les premières réunions des représentants du système pour organiser la mondialisation ont rencontré d'importantes manifestations de protestation. Ainsi à Seattle (Etats-Unis) et à Cancun (Mexique), aucun accord n'a pu être trouvé et, dans le dernier cas, ils ont même dû terminer la réunion précipitamment à cause de l'immolation du camarade Lee, paysan sud-coréen, qui se planta un couteau dans le vente dans un geste de sacrifice extrême contre la mondialisation défendue par l'OMC. Depuis ce moment, pour éviter de grandes manifestations, ils ont choisi Doha, capitale du Qatar, où il ne pouvait y avoir d'actions de protestation à cause des conditions logistiques locales. Là-bas, ils pourraient décider des règles du jeu, pour mieux piller le secteur agricole


 

Le contexte géopolitique actuel


 

Avec le passage de l'agriculture à une logique de profit et sa subordination au capital financier et à l'influence croissante des multi-nationales, après le piège de la dette externe et les interventions militaires qui pendant des années ont muselé les pays, le capitalisme veut désormais le contrôle de l'agriculture, là où l'alimentation joue de plus en plus un rôle central comme arme pour contrôler les populations et les pays – la dépendance de plus en plus forte vis-à-vis de l'importation alimentaire accroît la dépendance politique des pays. Les objectifs du cycle de Doha sont clairs: parvenir à un accord qui permette la domination de l'arme alimentaire, éliminer des milliers d'exploitations agricoles familiales. C'est une priorité pour le système que de donner corps à son projet et que d'ouvrir un chemin vers sa réalisation

 

La dynamique politique au niveau mondial

 

Tout ce processus de mondialisation de l'agriculture est piloté à partir des centres de décision du capitalisme européen et américain. Bien que des pays émergents fassent leur apparition sur la scène politique internationale cela ne signifie pas encore la fin de l'hégémonie occidentale. [Les Etats-Unis et l'Europe] abritent 90% des multi-nationales, ont un poids prépondérant dans les institutions financières mondiales, et sont le centre de décision en ce qui concerne la fixation des prix, ils contrôlent la dette extérieure du Tiers Monde et disposent du bras armé du système avec 700 bases militaires à travers le monde.

 

La PAC a toujours été une politique de classe dirigée contre les petits et moyens agriculteurs, caractéristique qui s'est accentué réforme après réforme, et a toujours été un moyen de canaliser l'argent public vers les privilégiés des industries agro-alimentaires, les gros propriétaires latifundiaires.

 

A partir de 1992, les réformes de la PAC ont toujours eu comme base la diminution du prix au producteur pour niveler les prix internes avec les prix mondiaux. Ce qui a fait que la production nationale s'est effondrée car les prix n'avaient plus de rapport avec les coûts de production. Selon la théorie de Ricardo, un prix de référence peut seulement être celui qui couvre les coûts de production les plus élevés. Avec la mondialisation, le capitalisme fait l'inverse. Mais tout cela est lié à ce que l'on connaît sous le nom de « Consensus de Washington », qui a fixé le début d'une ère néo-libérale, d'une l'économie mondiale centrée sur la sur-exploitation de la main d'oeuvre et des ressources de la nature. Une Europe plus forte, pour Socrates [premier ministre socialiste du Portugal] avec son Traité de Lisbonne, c'est ça. La mise en oeuvre du « Consensus de Washington » est un coup dur de plus pour le monde du travail, qu'ils soient paysans ou non. C'est pour cela que Socrates est devenu « M.Content » avec l'adoption du Traité.


 

L'agriculture dans le contexte politique international


 

L'agriculture est devenue une des nouvelles frontières dans l'accumulation de capital. Ce dont nous sommes les témoins, ce sont les grandes manœuvres du capitalisme pour préparer sa stratégie pour la première moitié du XXIème siècle, reposant sur un modèle agro-exportateur, dont les études de rentabilité économique réalisées par la Banque Mondiale aboutissent à la conclusion suivante: pour nourrir d'ici un quart de siècle la population mondiale, il faut doubler la production agricole. Pour la Banque Mondiale, seul le capital est en condition de réaliser cet objectif. Conclusion dangereuse que celle de la Banque Mondiale, qui consiste à livrer au capital l'immense vivier de matières premières que représente l'activité agricole.

 

Ce modèle productiviste et agro-exportateur qu'on cherche à nous imposer doit être combattu, car seule une agriculture familiale peut garantir la souveraineté alimentaire. Nous ne pouvons avoir comme référence un modèle basé sur la spéculation et les jeux de la Bourse, modèle qui nous ramène à l'esclavage et à la monoculture comme au temps du colonialisme, qui constitue une menace pour la biodiversité et qui aura des conséquences directes sur le phénomène des migrations intérieures et extérieures des paysans et paysannes appauvris, qui devront s'exiler vers les régions ou les pays plus riches. Et je parle ici de 50 millions de paysans par an, à l'échelle mondiale. La vieille question de la possession et de l'usage de la terre va prendre de nouvelles formes. La théorie de certains de nos agronomes selon quoi la terre n'est plus nécessaire à la production alors qu'elle le serait toujours à la consommation ne résiste pas à l'examen. Le capital achète ou loue les meilleures terres dans le monde entier, comme cela se passe avec les espagnols en Alentejo!

 

Au Portugal, allons-nous devenir dépendants du riz asiatique qui a déjà tant de bouches à nourrir ?!

 

Au-delà de la croissance des inégalités dans tous les pays, il est à prévoir l'apparition d'une nouvelle classe de riches dans l'hémisphère Sud, issue du modèle agro-exportateur et esclavagiste. Mais le projet du capitalisme et les études de la Banque Mondiale ne sont pas nécessairement la vérité, le pillage de la nature a des limites, la terre ne s'adapte pas aux politiques menées, c'est aux politiques de s'adapter à la terre. La terre, pour produire, doit être entretenue et préservée, mais cela ne rentre pas en compte dans la logique de profits.

 

Pour un marxiste-léniniste, il est essentiel d'observer ces changements pour pouvoir interpréter les phénomènes sociaux qui vont se dérouler entre temps. D'autant plus que le capitalisme a déclaré une guerre non-conventionnelle et asymétrique dont le champ de bataille se trouve dans la tête des personnes.


 

J'ai seulement de la peine pour mes vaches...


 

Tous les secteurs de l'agriculture sont en crise mais c'est sans doute celui du lait qui a su se rendre le plus visible par les actions spectaculaires de ses producteurs et parce que la crise touche également les producteurs du haut de la pyramide qui, par la taille de leurs exploitations, pensaient ne pas être touchés. D'abord, ce sont les petits exploitants qui l'ont été et on n'y prêtait pas attention, on disait même que dans une agriculture compétitive, il n'y avait pas de place pour tout le monde. Ceux qui ont été depuis toujours les complices de la PAC sont touchés à leur tour.

 

Les ingrédients parfaits pour une crise sont là. Importations à bas prix et hausse des coûts de production, restructuration forcée des exploitations, normes environnementales, taille appropriée (concentration) pour s'adapter au marché, augmentation du volume de la production (hausse des quotas) et contraction de la consommation. Pour le capitalisme, les quatre mamelles de la vache ne suffisent même pas. Pour le producteur, qui a par ailleurs à la nourrir, il reste seulement une mamelle, les trois autres sont pour le capitalisme, qui en tire le lait et cela sans s'occuper de la vache.

 

Avec la réforme de la PAC de 2013, que j'appelle la mère de toutes les réformes, il est prévu de mettre fin aux quotas laitiers, ce qui aboutira à l'explosion du secteur. Sans instrument de gestion de la production, le secteur ne résistera pas à l'adaptation à la mondialisation, il se retrouvera ainsi parmi les victimes de la conspiration de Doha.

 

D'autres secteurs vont également être touchés avec la fin des instruments de gestion de la production et l'élimination des barrières de protection.

 

Récemment, dans une réunion à Bruxelles, en pleine discussion sur l'avenir du secteur laitier, une productrice de lait des Asturies, qui aurait très bien pu être de Galice ou du Minho, après avoir entendu que son activité était remise en cause, que le monde rural devait s'effondrer à son tour, a affirmé visiblement émue: « J'ai seulement de la peine pour mes vaches, je m'étais habituée à elles. » Cette agriculture à visage humain et avec des sentiments, les technocrates, les commissaires du capital, non seulement ne la comprennent pas mais ils la méprisent. C'est ce que le commissaire Franz Fischler appellerait du « romantisme ».


 

Sans agriculteurs, pas d'agriculteurs. Sans agriculture, pas de pays


 

La fonction des agriculteurs va bien au-delà de la production alimentaire. Ils contribuent également à l'identité et à la souveraineté nationale. Mais comme le capitalisme veut une liberté totale de mouvement, la souveraineté nationale est un obstacle. Ainsi, le mot d'ordre est bien de l'anéantir et c'est à cela que collabore les gouvernements PS/PSD/CDS [les PSD et CDS sont deux partis de droite portugais] depuis 30 ans, eux qui ont détruit un patrimoine légué, depuis deux siècles, par plusieurs générations d'agriculteurs. En participant activement à ce projet du capital, ils ont laissé les agriculteurs portugais vendre à perte et le pays s'exposer à une crise alimentaire grave, avec un coût de 3 milliards d'euros par an de déficit agro-alimentaire. Dans un pays qui a peu de bonnes terres agricoles, ils ont mis en place « l'eucaliptisation » au détriment de la production alimentaire et ont rendu inutilisable les meilleures terres en les goudronnant et en y installant des plates-formes logistiques. Et ici, nous rappelons qu'à l'époque de Cavaco Silva [premier ministre socialiste du Portugal de 1985 à 1995] il était moins cher d'importer que de produire.

 

Ensuite, dans un pays dépendant de l'importation alimentaire, ils ont bouclé ce programme avec le reboisement des terres agricoles les plus arables, et, pour finir, ils ont dissocié les aides de la production, ce qui était une invitation à abandonner la production, et ont déversé des flots d'aides publiques aux grands propriétaires sans obligation ni de production ni de quoi que ce soit d'ailleurs.

 

Pour l'opinion publique, il est difficile de comprendre les problèmes de l'agriculture étant donné que les gouvernements et les ministres ont annoncé pendant des années qu'ils donneraient de grandes sommes d'argent pour l'agriculture, sauf que ces sommes ne sont jamais parvenues aux véritables agriculteurs. Ils ont donné cet argent pour mieux vendre le pays et pour garantir le droit à produire des grands propriétaires, des latifundiaires et des autres opportuniste et indirectement à l'industrie agro-alimentaire et à la grande distribution. Ce sont eux les bénéficiaires de ces grandes sommes d'argent, de ces millions d'euros, en concertation avec les objectifs des multinationales

 

Malgré ce contexte difficile et complexe, des solutions existent. Il nous faut reconquérir nos droits. Souveraineté alimentaire, droit à produire, droit à se protéger, rémunérer le travail et non le capital.

 

Comme l'histoire ne s'inscrit pas à l'avance, nous devons contribuer à l'écrire, en nous opposant au système et en mondialisant l'espoir et la lutte

 

(*) Doha, capitale du Qatar, où s'est entamé un nouveau cycle de libéralisation du commerce mondial dans le cadre de l'OMC.

 

Site d'o Militante: http://www.omilitante.pcp.pt/

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