mario vargas llosa luces e sombras 590Sur le Prix Nobel de littérature décerné à Mario Vargas Llosa


 

La fausse joie de la droite péruvienne


 

 

Par Freddy Leon, dirigeant du Parti communiste péruvien (PCP)


 

 

Traduction MA pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

 

 

FF: Qu'est-ce qu'un paria?



MVLL. Un homme sans patrie, c'est-à-dire, libre.



FF: Qu'est-ce que la patrie?



MVLL. Pour moi, la nostalgie de quelques amis et des paysages.




(Interview de Mario Vargas Llosa par le journaliste espagnol Feliciano Fidalgo. El País, juin 1993)


 

Ce prix littéraire mérité décerné par l'Académie suédoise à l'écrivain Mario Vargas Llosa, péruvien de naissance et naturalisé espagnol pour des « motifs pratiques et émotionnels », a déclenché une joie débridée chez une droite qui l'a emmenée jusqu'à la folle affirmation selon laquelle avec le Nobel « c'est le Pérou et la liberté qui sont récompensés ».

 

 

Animée par des raisons inavouées, la droite, toujours prête à disqualifier la protestation populaire sous prétexte qu'elle est conditionnée politiquement et idéologiquement, cherche aujourd'hui à l'unisson à exagérer le sens politique du Prix Nobel de Littérature obtenu par Mario Vargas Llosa.



Et si elle le fait, ce n'est pas parce qu'elle s'est réconciliée avec la pensée libérale de Vargas Llosa, mais parce que dans le fond, ce dans quoi elle se reconnait, c'est l'anti-communisme banal qu'ils expriment tous deux et dans leur soumission obséquieuse au pouvoir impérial. Et cela, dans la conjoncture politique actuelle, cela peut signifier pour la droite conservatrice une opportunité d'en tirer les dividendes politiques.



Esclave du mot

 

Vargas Llosa appartient à cette espèce rare d'écrivains notoires pour qui il est impossible de séparer son œuvre littéraire de ses orientations politiques. Par ailleurs, après avoir fait son entrée dans la politique partisane en menant la résistance des banquiers à l'étatisation du système bancaire et après l'échec de sa tentative d'accéder à la présidence du pays, la mince ligne qui démarquait son activité littéraire de la politique s'est effacée.



Mais cela serait une absurdité totale que de chercher à capter mécaniquement le prestige que Vargas Llosa a acquis avec son œuvre littéraire prolifique et féconde, pour justifier son attitude politique polémique, sa défense du système capitaliste. Sur ce terrain-là, sa grandeur en tant qu'écrivain est éclipsée par ses coups de gueule politiques. Ses démons littéraires cèdent aux chants des sirènes du pouvoir. Ses silences sont beaucoup plus éloquents que ses mondes de la fiction. Ses amis réels sont beaucoup plus condamnables moralement que ses personnages de romans.



Et je crois que c'est justement pour cette raison que l'Académie suédoise a exprimé de manière exacte, profonde et prudente les raisons pour lesquelles elle a décidé finalement d'accorder le prix à Vargas Llosa: « pour sa cartographie des structures de pouvoir et ses images tranchantes de la résistance individuelle, de la révolte et de la défaite ».



Et cet hommage rendu par l'Académie suédoise à Vargas Llosa ne l'est qu'en vertu de son oeuvre littéraire. Aucune mention ici de la prétendue lutte de l'écrivain pour la « liberté et la démocratie ». Maintenant que la droite cherche à lui donner cette connotation politique, cela ne fait que refléter son absence totale de scrupules.



Pour le meilleur et pour le pire, Vargas Llosa est un esclave du mot. Un écrivain obsédé par la recherche du mot exact pour exprimer ses sentiments. Ainsi, cette droite aurait mieux fait, elle qui aujourd'hui loue le prix accordé à Vargas Llosa, de relire les colères de l'écrivain après sa défaite électorale pour savoir de quel côté de la porte il se trouve.



Dans son œuvre la plus politique « Le poisson dans l'eau » (Seix Barral, mars 1993) Mario Vargas Llosa avec une « force de conviction, une passion et une puissance expressive » dépeint crûment le comportement réel, non pas fictif ni romancé, mais humain et tangible de ses compagnons de route dans cette aventure traumatique des élections de 1990. Dans cette oeuvre considérée comme ses mémoires, nous ne pouvons qu'éprouver un certain plaisir à voir comment Vargas Llosa décrit ceux qui aujourd'hui, prenant son Nobel comme prétexte, lui rendent des hommages appuyés.



« Certains intellectuels au rabais, au style académique et de tradition libérale ou conservatrice cette fois – avec à leur tête mes anciens camarades de parti Enrique Chirinos Soto, Manuel D’Ornellas et Patricio Ricketts – se sont empressés de produire les justifications éthiques et juridiques adéquates au coup d'Etat et sont devenus les nouveaux chiens de garde journalistiquesdu gouvernement de fait »(p.534)



Bien, ce qui se passe désormais, c'est que ce sont justement ces intellectuels au rabais, comme le dirait Vargas Llosa, les nouveaux « bardes du régime – concentrés surtout dans le journal Expreso et sur les chaînes de télévision » (pp.537) qui sont tous prêts à bruler de l'encens et à propager la version absurde selon laquelle ce prix Nobel de littérature accordé à Mario Vargas Llosa est une reconnaissance de son « immense production littéraire et de sa défense de la liberté et de la démocratie ».



Sur le premier point, d'accord. C'est une juste reconnaissance de l'oeuvre de Vargas Llosa, qui en des temps anciens de pleine lucidité nous a touché par la lecture des meilleurs de ses romans et nous a fait réfléchir aux côtés de Zavalita: « A quel moment le Pérou s'est-il cassé la figure? ». Cette patrie qui nous fait souffrir, mais qui pour Vargas Llosa s'est réduit avec le temps à la simple « nostalgie de quelques amis et des paysages ».



Sur le second point, on trouve le désir d'une droite maligne et têtue de confondre la réalité avec son monde de fiction. Cette même droite que Vargas Llosa, dans ses moments de solitude politique, a accusé d'avoir encouragé avec enthousiasme par son soutien à la dictature de Fujimori: « l'intronisation de cette forme agressive d'ignorance qu'est la 'culture chicha', c'est-à-dire le mépris des idées et de la morale et leur substitution par la grossièreté, la vulgarité, la fourberie, le cynisme, l'argot ».



Et c'est pour cela que 40 ans après la publication de son chef d'œuvre « Conversation dans la Cathédrale », nombre d'entre nous continuons à nous demander: « A quel moment, le Pérou s'est-il cassé la figure? »

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