federazionesinistraLa situation en Italie et le rôle des communistes

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Par Andrea Catone, directeur de la revue L’Ernesto *

 

 

 

 

 

 

 

La grande crise capitaliste pousse les classes dirigeantes européennes à l’adoption de solutions socialement et politiquement de droite.

 

Voilà les particularités de la situation italienne:

 

Premièrement, une faiblesse structurelle du capitalisme italien par rapport aux autres pays capitalistes occidentaux. Le modèle établi dans les années 80 avec la diffusion des petites et moyennes entreprises (à commencer par le Nord-est) est devenu prédominant, suite au démantèlement (réalisé en grande partie par les gouvernements de centre-gauche dans les années 90) de la grande industrie d’Etat. Ce modèle était aidé par des périodiques «dévaluations compétitives» de la lire, ce qui est devenu impossible avec l'euro. Le poids de la petite entreprise est devenu prédominant. Par sa petite taille, elle est de moins en moins en mesure d’être compétitive sur le marché mondial.

 

La solution choisie par le capitalisme italien est réactionnaire. Il repose sur un faible investissement dans les innovations et les nouvelles technologies, vit de bas salaires, de la sur-exploitation, d’emplois de plus en plus précaires et au noir. Le « micro-capitalisme » italien constitue la base sociale de la Ligue du Nord.

 

Deuxièmement, la « transition politique italienne » n’est pas encore achevée, c’est-à-dire l’abolition du cadre constitutionnel garanti par la Constitution de 1948 pour passer à une forme constitutionnelle fondée sur le système électoral majoritaire, le bipartisme et le présidentialisme selon le modèle des Etats-unis : une constitution libérale des propriétaires, en opposition à la Constitution de 1948, qui prévoyait certaines formes de limitation du pouvoir absolu de la propriété et de l’entreprise capitaliste (voir les attaques explicites de Silvio Berlusconi contre l'art. 1, l’art. 41, etc).

 

Troisièmement, une profonde crise morale, un système politique fondé sur le clientélisme et les dépenses excessives, hypertrophiques par rapport aux autres pays capitalistes occidentaux. Le « berlusconisme », la mise au service d’intérêts privés du patrimoine, a fait le reste.

 

L’Italie traverse alors une crise dans la crise. Compte tenu de la faiblesse structurelle du capitalisme italien et de la destruction du secteur étatique de l'économie, les classes possédantes ont choisi le repli, le « roque », pour défendre leurs privilèges. La « manœuvre » (nom du plan d’austérité du gouvernement italien) du ministre de l’économie Tremonti en est un modèle exemplaire: il frappe les intérêts du peuple, sans rien toucher aux grands revenus.

 

Le modèle de l’administrateur délégué de la FIAT, Sergio Marchionne est l'expression la plus claire de ces tendances du capitalisme italien. Le capital exige la pleine liberté de mouvement, un pouvoir total et absolu sur l’usage de la main-d'œuvre à l'usine. Pour obtenir cela, il accentue les représailles politiques et syndicales, sous la menace permanente du licenciement. Toute conquête syndicale et politique des années 1967-1977 est remise en question, le prolétariat italien est ramené un siècle en arrière.

 

Contre le choix du syndicat Fiom, qui a compris la signification politique de l'attaque de Marchionne, s’est formé un bloc des propriétaires qui va bien au-delà du gouvernement de Berlusconi et comprend, outre les syndicats jaunes, une grande partie du PD et les principaux moyens de communication de masse. La résistance de la classe ouvrière a donc été d'autant plus importante.

 

La grande crise capitaliste va durer encore longtemps. Au-delà des manifestations ponctuelles, des jeux de pouvoir et d'ambitions personnelles, à la base des « fibrillations » du gouvernement – le clash Berlusconi-Fini, les tensions entre  le PDL et la Lega – se trouve la crise économique. Ce sont des dizaines et des centaines de petites entreprises qui ferment.

 

Un signe évident du rapport entre crise économique et crise politique a été l'affrontement entre les gouverneurs régionaux, les représentants du gouvernement local et Tremonti, qui a finalement réussi à imposer sa ligne politique de coupes lourdes dans les transferts aux régions. Le fédéralisme fiscal revendiqué par la Ligue du Nord va exacerber l'affrontement entre régions pour l'allocation des ressources tout en sapant l'unité du pays.

 

Les classes propriétaires italiennes ne sont pas un seul bloc et sont divisés quant à leur relation avec l'UE.

 

Dans la UE s’est affirmée la ligne économique fondée sur le capital allemand (l'Allemagne représente plus de ¼ du PIB de l'UE) qui a imposé, dans la crise de la dette souveraine grecque, portugaise, espagnole, etc. (crise qui exprimait également l'attaque du dollar contre l’euro dans la compétition inter-impérialiste entre les deux zones monétaires) une politique du sang et des larmes pour tous les partenaires subalternes de l'UE. Politique à laquelle se sont pliés soit les gouvernements de droite, soit - et souvent avec plus de zèle – ceux de centre-gauche (Zapatero, Papandreou).

 

La bourgeoise italienne ne se montre pas en mesure de fournir un moyen de sortir de la crise. Tout ce qu’elle sait faire, c’est reproposer le vieux modèle de l'attaque contre les conditions des masses, la réduction des dépenses publiques sociales (salaire indirect), des pensions (salaire différé) et des salaires directs, en demandant le pouvoir total et absolu sur la force de travail. Un modèle qui mène à une contraction accrue de la consommation interne, donc à une aggravation de la crise.

 

Au-delà de cela, il n'y a pas de politique industrielle italienne. Le démantèlement des entreprises d’Etat et le refus d'une intervention publique sous contrôle démocratique dans l'économie continuent d'être la pierre angulaire non seulement du gouvernement Berlusconi, mais aussi des partis de l'opposition parlementaire (PD, IDV, UDC).

 

L’unique formation qui, plutôt timidement, a abordé la question de l’intervention publique dans l’économie a été le syndicat CGIL (dans son dernier congrès), mais au parlement aucun parti ne se positionne sur cette ligne.

 

Berlusconi est submergé par de nombreux scandales et perd du soutien. La fraction de la  bourgeoisie «éclairée», dont l’expression est le groupe éditorial De Benedetti-L'Espresso (le journal « La Repubblica »), dont Eugenio Scalfari est un de ses principaux dirigeants, recherche des solutions alternatives, est à la recherche d'une république bourgeoise «normale», sans les excès de Berlusconi. En temps de crise économique, la richesse ostentatoire et la corruption, le conflit d'intérêts, l'utilisation privée du bien public - comme c'est le cas avec le gouvernement Berlusconi - peuvent être dangereux. Il est donc en train de se composer, au sein des classes possédantes, une coalition qui vise à un dépassement de Berlusconi, sans revenir sur sa politique antipopulaire (voire en la réaffirmant et en l’approfondissant, en la libérant de ses traits démagogiques et « populistes »), en la posant mieux sous la direction de la grande bourgeoisie européenne.

 

Cependant, le succès de Berlusconi, malgré ses excès et son intempérance, n'est pas éphémère ou occasionnel. Il a démontré être en mesure de servir d’arbitre entre les différentes fractions du capital italien et d’obtenir un soutien populaire. Son affirmation a été accompagnée et facilitée par une personnalisation extrême de la politique, la transformation des statuts des régions italiennes dans la direction du présidentialisme (1999), le choix d'adopter le modèle américain des élections « primaires » qui posent au premier plan les personnalités plutôt que le programme d'une organisation collective, du parti politique.

 

Sur ce terrain-ci, les élections « primaires » sont devenu le cheval de bataille du président de la région Puglia, Niki Vendola, ex dirigeant du Parti de la Refondation communiste et actuel leader du parti « Gauche, écologies et liberté », qui est un amalgame de refus du communisme, de social-démocratie de gauche, de populisme, d’idéologie plébiscitaire, de démagogie.

 

La crise italienne, dans laquelle se mêlent la question d'une transition réactionnaire encore inachevée – de la République démocratique-sociale de 1948 à la république néo-libérale - et celle de la grande crise capitaliste, laisse ouverte plusieurs solutions possibles, dans une situation encore magmatique et encore mouvante.

 

L'opposition de classe

 

Des résistances et une volonté d'opposition aux politiques capitalistes se manifestent. L’opposition des ouvriers métallurgiques aux chantages de la FIAT (jusqu’à la grève de la FIOM du 28 janvier) ; plusieurs luttes ouvrières dans tout le pays contre les licenciements ou la fermeture d’usines ; les luttes des enseignants précaires, des chercheurs et des étudiants contre la politique de réductions des fonds pour la recherche ; le million et demi de signatures recueillies dans la campagne pour le referendum d’abolition de la loi de privatisation de l’eau… La résistance est possible, mais il existe un énorme fossé entre l'opposition sociale et son expression politique. Aujourd'hui, il y a un vide politique dramatique.

 

La nécessité historique du parti communiste

 

Dans cette situation de crise, très grave est le manque d’un parti ouvrier de classe fort et organisé, du parti communiste. La crise économique, politique, sociale, morale, italienne, dans le contexte de la crise mondiale, qui a connu une accélération dramatique dans les révoltes des pays arabes des deux derniers mois (qui sont porteurs toutefois de signaux contradictoires et dont l’issue n’est pas encore définie) rend nécessaire une direction politique de classe, qui, dans le feu des luttes et sur la base d’une analyse marxiste-léniniste, soit en mesure d’élaborer une ligne politique, une stratégie, un programme de transition : un parti communiste en mesure d'être la plaque tournante d'une politique d'alliances sociales et politiques, dans un front de résistance populaire.

 

La nécessité d’un tel parti nait de l’analyse objective de la situation historique concrète. C’est un problème posé par le développement de l’histoire mondiale et de l’Italie, il ne s’agit pas d’une proposition volontariste ou subjectiviste. C’est un problème auquel il faut apporter au mieux et le plus tôt possible sa solution dans la situation historique concrète dramatique dans laquelle nous sommes plongés.

 

La proposition de reconstruction du parti communiste en Italie nait évidemment du constat de l’échec des tentatives de refondation en Italie d’un véritable parti communiste. Comme on le dit dans un manifeste politique qui appelle à la reconstruction du parti, « après la dissolution du PCI n'ont pas été posées les bases saines sur lesquels reconstruire un nouveau parti communiste à la hauteur de notre temps ». La fragilité et l'hétérogénéité des bases stratégiques originelles de Rifondazione ont causé fractures et scissions et désormais, vingt ans après, ce qu'il en reste est un assemblage éclectique. L'absence d'une pensée forte partagée et d'un ciment idéologique suffisamment solide, a empêché ce parti de résister aux pressions causées par les grands tournants de l'histoire.

 

La nécessité de reconstruction du parti communiste exige aussi un bilan analytique et critique sur l’histoire du mouvement communiste international, des expériences des pays socialistes, du Parti communiste italien : en particulier sur les tournants qui le conduisent à la fin des années 70 et dans les années 80 à rejeter le marxisme, et à embrasser progressivement une idéologie libéral-démocrate plutôt que social démocrate, ce qui permettra au dernier secrétaire Occhetto de conduire entre 1989 et 1991 (les années de la crise aigue de l’URSS et des pays socialistes européens) le plus grand parti communiste en Occident par ses effectifs à la défaite.

 

Sur une reconstruction critique de l’histoire du PCI la revue « L’ernesto » a publié et publie des essais, afin d’apprendre les leçons de l’histoire des communistes (c’est la section intitulée « Notre histoire »), pour bâtir un parti solide. L’association « Marx XXI » a organisé plusieurs colloques scientifiques à l’occasion du 90e anniversaire de sa fondation sur l’histoire du parti communiste (à Bari, Roma, Napoli…).

 

Ce travail politique et culturel, que Rifondazione pendant 20 années n’a jamais voulu faire de manière systématique, n’est pas évidemment une exigence « académique », mais est une partie importante du travail politique d’une organisation communiste, comme le recommandaient toujours Lénine et Gramsci.

 

« L’ernesto » et les milliers de signataires du manifeste politique pour la reconstruction du parti communiste en Italie sont engagés à présent dans la lutte pour la reconstruction du parti. Dans les conditions historiques concrètes de l’Italie, le manifeste politique voit, dans la proposition du PdCI d'ouvrir dans son prochain congrès un véritable chantier pour la reconstruction du parti communiste,  le chemin pour mettre en place le difficile processus de reconstruction du parti, tout en sachant, comme le dit le Manifeste, que la crise des communistes en Italie est globale et qu'ils n'existent pas d' « îles heureuses ». Limites et erreurs ont ainsi marqué l'expérience du PdCI, mais elles ont fait l'objet d'une réflexion ultérieure, comme dans le cas de la réflexion auto-critique sur la participation au gouvernement de la guerre contre la Yougoslavie. Son groupe dirigeant estime qu'aujourd'hui n'existent pas les conditions et les rapports de force pour gouverner avec le centre-gauche et prend acte de l'évolution réactionnaire de l'Union européenne, considérant que cela n'était pas évident dans les phases antérieures. Et il n'est pas dénué de sens qu'ils n'aient ni renié l'histoire du mouvement communiste du XXème siècle, ni mené des campagnes hostiles envers d'autres partis communistes ou pays suivant des orientations socialistes, ni soutenu le projet de la « Gauche européenne » (qui a gravement divisé les communistes en Europe), et contrairement à d'autres, ils ont rejeté l'idée d'un parti organisé en courants.

               

                Comme nous montrent les événements de ces jours, l’histoire peut connaitre des brusques accélérations. La crise mondiale est en train de déterminer et déterminera des changements profonds non seulement dans les rapports de forces entre les classes, mais aussi dans le cadre de la géopolitique mondiale : les vieux équilibres entre les états et les grandes puissances vont changer, même radicalement, les contradictions inter-imperialistes peuvent devenir plus aigues, la tentation de la solution militaire est à l’ordre du jour.

 

C’est pour ça que la coordination et l’entente entre les forces communiste et anti-imperialistes a une importance toujours majeure.

 

* Bien qu'Andrea n'ait finalement pu venir, retenu par un empêchement de dernière minute, il nous a aimablement transmis l'intervention qu'il avait préparé et qui fut lu devant les camarades présents à la rencontre internationale

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